Une mémorable installation éphémère réactivée

Détail de «La Donna Delinquenta» (1987), du duo Fleming-Lapointe
Photo: Musée d’art contemporain de Montréal Détail de «La Donna Delinquenta» (1987), du duo Fleming-Lapointe

Elle a marqué les esprits une première fois, jadis. Vous l’aviez peut-être ratée, la (re)voilà sur un mur, sur le sol, ailleurs. Une oeuvre historique et, derrière elle, un(e) artiste. Pour ce deuxième volet d’une série d’entretiens autour d’oeuvres marquantes, nous nous intéressons à La Donna Delinquenta avec Lyne Lapointe.

Le cartable à anneaux ne tient pas dans une main. Lyne Lapointe doit déposer le volumineux cahier avant de l’ouvrir. Elle ne cherche pas longtemps : les images de La Donna Delinquenta, le dernier projet montréalais qu’elle et Martha Fleming, sa compagne d’autrefois, ont réalisé, figurent dans les premières pages.

Pendant une quinzaine d’années, Martha Fleming et Lyne Lapointe ont formé un duo de choc : les Petites Filles aux allumettes, ou simplement Fleming-Lapointe. Avec patience, persuasion (auprès des autorités municipales) et sacrifices, les deux femmes ont transformé des bâtiments abandonnés en d’éphémères œuvres d’art. Avec d’autres, comme Pierre Dorion ou Betty Goodwin, elles ont marqué l’histoire de l’installation in situ.

À Montréal, Fleming-Lapointe a fait coup en trois lieux : la caserne de pompiers de la rue Saint-Dominique, près de Rachel ; un bureau de poste de la rue Notre-Dame (aujourd’hui, le 1700 La Poste), rebaptisé Musée des sciences par le duo ; et le théâtre Corona, qu’un plombier voisin voulait raser.

« On a sauvé de la destruction ces bâtiments », affirme l’artiste, grande admiratrice du travail manuel et des objets qui traversent le temps.

C’est au Corona qu’a pris forme La Donna Delinquenta. C’est cette intervention, survenue au printemps 1987, qui a ouvert aux Petites Filles aux allumettes les portes de l’étranger (New York, Espagne, Brésil).

« C’était sur trois niveaux, se souvient Lyne Lapointe, en décrivant les photos. On avait de grands dessins comme rideaux de scène, des objets, des anamorphoses directement peintes sur les murs et les escaliers. Sur la scène, on avait au moins dix œuvres. Les gens se promenaient partout. La scène devenait vivante. »

La Donna Delinquenta a duré cinq semaines. Il fallait être là pour la vivre et les artistes tenaient à l’expérience en temps réel, au point où la prise d’images a été très parcimonieuse.

Des œuvres créées à l’atelier ont survécu, dont certaines, achetées, sont devenues pièces de musée. Un fragment « sans titre » de La Donna… fait partie de l’exposition Peindre la nature avec un miroir, en cours au Musée d’art contemporain de Montréal (MAC).

Vanter les marges

Terrée au bout de 15 km de petites routes, Lyne Lapointe vit dans le cadre majestueux des Cantons-de-l’Est. Loin du tumulte urbain, de la frénésie culturelle. Toujours à la marge, même si une galerie montréalaise de pointe la représente — Roger Bellemare et Christian Lambert. Les marges, ce sont elles qui ont fait la renommée de Fleming-Lapointe.

« Quand on a travaillé dans la Petite-Bourgogne [le Musée des sciences], il y avait encore la track de chemin de fer. Ce n’était pas encore des condos, rappelle-t-elle. Les pauvres sont en bas de la track, les riches en haut. » Or, dit-elle, en se fiant aveuglément à sa mémoire, le Musée des sciences attirait plus de gens que l’expo concurrente Bouguereau, au Musée des beaux-arts.

Dans l’édition de Parachute de l’automne 1987, la critique Jennifer Fischer estimait que La Donna Delinquenta, « une puissante expérience » de courage, avait changé la perception de la marginalité. En redonnant vie au théâtre Corona, ne serait-ce que pendant un mois, Fleming-Lapointe avait ressuscité, dans le quartier, le seul point de rassemblement autre que l’église.

Travailler dans et avec un Corona déclassé a permis de combattre les préjugés, notamment ceux envers les femmes. La Donna Deliquenta évoque, par son titre, les travaux du pionnier de la criminologie, Cesare Lombroso (1835-1909), qui associait, sous la cape de la science, l’affect, la prostitution et la délinquance.

« Ce rejet de la condition féminine, exprimait le duo en 1987 dans la revue Etc, s’apparentait à nos yeux au même état d’abandon du théâtre, abandon du tissu social du quartier. Le Corona nous fournissait un exemple de marginalisation empreint de ces injustices du présent. »

La Donna… a attiré autour de 10 000 visiteurs, la moitié, selon le texte de Parachute, issus de Saint-Henri. L’expo leur a donné l’occasion de replonger dans des souvenirs liés à un lieu fermé depuis vingt ans. Lyne Lapointe se souvient bien de deux femmes qui se sont assises par terre, sac de chips en main, prêtes pour le show.

Immense dessin

« Leur intervention offrait un point de contact entre la marginalisation sociale et la société du spectacle. La critique féministe faisait partie de l’œuvre », concède Marie-Ève Beaupré, conservatrice des collections du MAC. Elle classe La Donna Deliquenta parmi « ces installations de femmes d’intérêt public » et reconnaît au fragment exposé au musée sa valeur historique.

Il s’agit d’un « immense et fantastique dessin », de trois mètres haut, qui montre deux femmes acrobates et un ours. Ressortir ces deux planches de contreplaqué a permis de réévaluer leur état de conservation et de les restaurer.

L’œuvre a abouti au MACM en 2006, sur donation de Pierre Bourgie, qui l’avait acquise peu après l’événement au Corona. Le musée possède d’autres fragments des installations du défunt duo. « C’est utopique de conserver l’ensemble d’un projet éphémère. Mais c’est hyperimportant d’acquérir des composantes d’œuvres marquantes dans l’histoire de l’installation. Quand on a l’occasion de mettre en valeur un des éléments, on active l’installation », juge Marie-Ève Beaupré.

Lyne Lapointe et Martha Fleming, aujourd’hui muséologue établie en Europe, ont cessé leur collaboration, et leur vie amoureuse, au milieu des années 1990. Leur chant du cygne aura été l’exposition Studiolo, lancée par l’Art Gallery of Windsor et reprise par le MAC en 1998.

À l’instar du gros cahier de photos, les interventions éphémères ne sont pas toutes disparues. Les traces de Fleming-Lapointe survivent dans le même entrepôt montréalais depuis vingt ans. « Vingt ans de poussière. Une année, Martha paie le storage, une année, moi. Là, c’est son tour. Je suis très contente », dit Lyne Lapointe, d’un grand rire.

Peindre la nature avec un miroir est présentée jusqu’au 22 mars au MAC.