Les peintures hantées de Gerhard Richter

Gerhard Richter, «Skull», 1983
Photo: Gerhard Richter Gerhard Richter, «Skull», 1983

La figure du crâne est emblématique du travail de Gerhard Richter, qui l’a peinte maintes fois, renouant avec la tradition de la vanité et son propos sur la mort. L’histoire de la peinture comme de sa mort (toute symbolique) fait partie des préoccupations de l’artiste né en 1932 à Dresde, en Allemagne, à qui le Met Breuer consacre une rétrospective, la première d’envergure aux États-Unis en 20 ans.

L’exposition, qui couvre 60 ans de carrière en près de 100 œuvres, fait voir la diversité des approches adoptées par Richter, qui a pratiqué simultanément l’abstraction et la figuration, rejetant ainsi l’adoption d’un style unique. Pour le moins étonnante, cette polyvalence est devenue sa signature et la dimension critique de son travail fortement prisé par les théories postmodernistes. L’expo, bien nommée Painting After All, présente un Richter qui ne se contente pas de peindre, mais qui interroge inlassablement la peinture elle-même en tant que représentation.

Le prouvent les sujets abordés au fil du temps, qui vont des souvenirs personnels à la mémoire collective, des souvenirs d’enfance au passé de l’Allemagne nazie. Tableaux figuratifs, comme Skull (1983), et abstractions se côtoient dans le parcours déployé sur deux étages en regroupements thématiques. Si le faire pictural est bien manifeste par les marques généreuses de brosses, de pinceaux et de racles dans la pâte colorée, sa mise en doute est aussi présente, plusieurs œuvres mimant à l’excès les photos élues pour modèles, que ce soit des portraits, des paysages ou des scènes du quotidien.

Expériences équivoques

Les jalons sont posés d’entrée de jeu avec Table, œuvre réalisée en 1962 au moment où l’artiste refait sa vie à l’Ouest après avoir quitté l’Allemagne de l’Est, et rejeté le réalisme socialiste pour lequel il avait été formé. Une tâche grossière masque le motif de table néanmoins toujours reconnaissable. Tout près, une tension similaire prévaut dans Septembre (2005), qui se souvient des événements du 11-Septembre 2001 en méditant sur le sensationnalisme des images de masse. L’œuvre s’en écarte résolument en opposant au regard la matérialité opaque de la peinture.

Pourquoi peindre encore ? Que peindre ? Sont les questions qui hantent avec persistance la démarche de Richter, dont les toiles ébranlent la vérité de l’image, l’identité de la technique et la subjectivité de l’artiste. Les sculptures en verre qui complètent l’exposition, toutes posées à des endroits clés du parcours, renvoient quant à elles des reflets trompeurs, alors que sous l’effet de panneaux accumulés, la matière donne une expérience équivoque de la transparence.

La peinture se fait par ailleurs oublier dans plusieurs paysages illusionnistes qui jouent de séduction, évoquant, non sans réserves, la tradition du romantique d’un Caspar David Friedrich. Brouillard et lumière aveuglante marquent les morceaux de nature ou les vues urbaines que l’artiste invite à scruter, tandis que le flou et l’estompé gomment la visibilité de plusieurs figures tenues alors pour fantomatiques.

Décombres

À côté, les abstractions, amples et massives, s’avèrent des plus tangibles tant elles résultent d’opérations répétées avec la peinture. Nombreuses et pratiquées en série, elles témoignent de gestes obstinés, comme si l’artiste fouillait les décombres difficiles de la peinture ou du passé. Birkenau (2014) est de cet ordre. L’ensemble de quatre toiles, et leurs copies numérisées, découle des photos prises par les prisonniers juifs dans le camp de la mort, images que l’artiste a décantées au point de ne rien garder des figures, préférant devant l’irreprésentable une masse trouble et sordide.

Il apparaît toutefois curieux que ces images sources soient intégrées à l’expo, tout près des œuvres qui évoquent leur insupportable vision. Le public les verra donc, ainsi que son propre reflet dans les miroirs ajoutés, faisant de cette salle un tout à part. Ici, comme dans le reste du parcours, l’enceinte architecturale, signée Marcel Breuer, qui donne son nom à l’édifice, affirme sa forte présence, sévère et élégante. Il faudra cependant en faire son deuil. L’expo de Richter, annonce le Met, sera la dernière dans cet édifice qu’il occupait depuis 2016 en guise de satellite. Qui sait quand il sera possible d’y remettre les pieds.

 

Voir Richter à Montréal

Richter fait partie des chouchous de la collection d’art contemporain du Musée des beaux-arts de Montréal, qui en possède deux. AB Mediation (1986) trône actuellement dans le pavillon pour la Paix Michal et Renata Hornstein, un exemple fort des abstractions du peintre. L’autre, la toile photoréaliste Paysage près de Coblence (1987), est cependant entreposée. Elle manque cruellement.

Painting After All

Gerhard Richter, au Met Breuer, 945, Madison Avenue, à New York, jusqu’au 5 juillet.