La nature du futur, d’hier à aujourd’hui, au Guggenheim

Vues de l’exposition «Countryside, The Future»
Photo: David Heald © Solomon R. Guggenheim Foundation Vues de l’exposition «Countryside, The Future»

À l’heure où, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, plus de la moitié des 7,8 milliards de Terriens vit dans des villes, villes occupant seulement 2 % de la surface de la planète, il se pourrait que l’avenir se joue dans le destin qui sera réservé à la campagne, qui sert entre autres à nourrir cette humanité… C’est en tout cas l’hypothèse proposée par le célèbre architecte et urbaniste Rem Koolhaas accompagné de Samir Bantal, directeur d’AMO, le think-tank fondé en 1999 par ce même Koolhaas (organisme indépendant créé en miroir de l’OMA, l’Office for Metropolitan Architecture). Cette vision du monde est développée dans une tentaculaire exposition occupant l’entièreté de la spirale architecturale que constitue le Musée Guggenheim à New York.

Ce parti pris est déployé dans une expo encyclopédique, Countryside, the Future qui débute en expliquant la vision de la campagne durant l’Antiquité pour aboutir à notre époque contemporaine, cela en tentant de comprendre comment « chaque époque imagina la nature ». Cela pourra sembler un énoncé étrange. La campagne n’est-elle pas naturellement elle-même ? Y aurait-il une « nature culturelle » de la campagne ? C’est un des pertinents présupposés de cette expo. La nature existe, se développe selon des concepts, des idéologies propres à la philosophie, à la politique ou à la science, idéologies qui tentent de la modeler selon des perspectives bien différentes et parfois même opposées.

Une histoire de la nature

L’expo démarre en traitant du concept chinois du xiaoyao — une forme d’harmonie avec la nature qui rend plus libre l’individu — et de l’idée romaine de l’otium, une vie où l’individu a le temps de se consacrer aux arts en dehors de la cité, qui elle est consacrée au negotium (négoce). On y évoque aussi des histoires bien connues, comme celle de Marie-Antoinette qui fit bâtir son Hameau (1783-1786) par l’architecte Richard Mique en s’inspirant de tableaux de paysages français. On nous y explique comment la reine ne portait plus des tenues habillées extravagantes, mais des « vêtements de campagne » faits de coton blanc. Cela amplifia le marché de ce tissu sur la scène européenne, ainsi que le travail des esclaves dans les champs…

Les idéaux du socialiste Charles Fourier au XIXe siècle y sont aussi résumés. Comme on le sait, Fourier s’opposait à l’exploitation des ouvriers et des fermiers. Ses phalanstères devaient être des microcités placées dans la campagne, des cellules autarciques offrant une société utopique harmonieuse, heureuse. Fourier critiquait aussi la famille nucléaire et prônait une certaine forme de liberté sexuelle. Le parcours de Countryside, The Future devient plus original avec les époques moderne et contemporaine dans des sections abordant les transformations que bien des politiciens ont fait subir aux territoires qu’ils gouvernaient. Sans distinction quant aux positions politiques des uns ou des autres, l’expo traite des projets voulus par Staline, Khrouchtchev, Roosevelt, Hitler… On y traite aussi de phénomènes très actuels, comme celui de la réorientation de la campagne en industrie du bien-être. Bien des villages, où plus personne ne vit en permanence, se transforment de nos jours en lieux de villégiature ou même en luxueux spas.

 
Photo: David Heald, The Solomon R. Guggenheim Foundation Vues de l’exposition «Countryside, The Future»

Voilà une expo qui certes réitère une dichotomie entre ville et campagne qui pourra sembler un peu simpliste, le concept de campagne étant ici utilisé d’une manière un peu généraliste et cavalière. Certains pourront lui reprocher aussi la multiplication titanesque des textes à lire, ce qui en fait plus un livre transformé en installation qu’une exposition bien documentée. D’ailleurs, un ouvrage publié en collaboration avec les éditions Taschen tient lieu de catalogue.

Il s’agit aussi d’une expo sans œuvres originales, ce qui pourra choquer les puristes. Lorsque vous y retrouvez des œuvres d’art — Meules de foin de Monet, Paysage avec les funérailles de Phocion de Poussin, Marie-Antoinette en chemise de Vigée Le Brun —, celles-ci sont exhibées grâce à des photos ou même à des reproductions texturées. Une approche qui permet de convier une multitude de références, un réseau complexe de liens visuels. Le résultat fait penser à un pavillon d’une expo universelle où un immense panorama composé de textes et d’images demanderait plusieurs heures ou jours de lecture. On en ressort en ayant le sentiment que le monde actuel pose des problèmes qui nous dépassent, difficiles à appréhender dans leur totalité.

Cette exposition pose des questions essentielles sur l’avenir de l’humanité. Cet avenir occupe une place que nous aurions d’ailleurs aimée plus importante. Mais elle atteint son but, celui de nous faire réfléchir à la nécessité de transformer le couple nature  culture. On y traite de la technologie à travers le développement de serres qui maintiennent une température constante grâce à de l’électricité produite par des panneaux solaires. On y parle de l’usage de drones dans la gestion des cultures, drones qui peuvent épandre des pesticides, des herbicides ou des fertilisants.

Par contre, ce serait une grande erreur que de lire cette expo comme une apologie de la technologie comme outil de transformation du monde. À ce sujet, on notera la présence devant le Guggenheim d’un conteneur, d’un module de culture intérieur de 65 mètres carrés qui permet de faire pousser, presque n’importe où, des tomates sans pesticides en utilisant moins d’eau ou de nutriments que sur les terres agricoles. Durant les six mois que durera cette expo, ce module placé sur la 5e Avenue pourra produire plus de 50 000 tomates qui seront données à la communauté de citoyens de New York.

L’avenir de la campagne et du monde serait-il dans l’agriculture urbaine, et surtout dans une reformulation de l’idée même de la ville ? Un monde de mégalopoles, qui assigne à chaque lieu une fonction, donnera-t-il naissance à un réseau de villes hybrides de plus petite échelle fonctionnant en autarcie ainsi que le souhaitait Fourier ?

 

Countryside, The Future

Au Musée Guggenheim de New York, jusqu’au 14 août