«Nightlife»: danse nocturne au sommet des arbres

Cyprien Gaillard tient à conserver une certaine opacité quant à son œuvre et à ses procédés.
Gladstone gallery Cyprien Gaillard tient à conserver une certaine opacité quant à son œuvre et à ses procédés.

Cyprien Gaillard n’a pas d’atelier. C’est la nuit, dans les rues du monde, de Los Angeles à Berlin, qu’il a puisé l’inspiration du film en trois dimensions Nightlife, une œuvre à la fois psychédélique et profondément ancrée dans l’histoire. Nightlife, qui est présenté pour la première fois au Canada au Musée d’art contemporain, s’ouvre devant le musée d’art de Cleveland, sur les images en trois dimensions de la statue du Penseur de Rodin, amputée de ses pieds à la suite d’un attentat à l’explosif mené par le groupe protestataire Wheather Underground. Ce sera la seule représentation humaine de toute la durée du film. En fait, Cyprien Gaillard a voulu tourner ici « un ballet sans humains ».

Après, ce sont les arbres que Cyprien Gaillard fait danser, sous les feux de ses projecteurs : des palmiers qui ont été plantés à Los Angeles lors des Jeux olympiques de 1932, dans un effort d’embellissement de la ville. Ces arbres, on les voit danser sous le vent, frôler les barbelés, s’agiter sous les spots avec une grâce fabuleuse, au-dessus de terrains jonchés de détritus ou le long de clôtures contraignantes. L’artiste a volontairement choisi de filmer des arbres de rue, et non des arbres de jardin ou de parc, comme pour braquer nos yeux sur une poésie quotidienne qui nous échappe.

Aucun de ces arbres n’est indigène à la région. Et Los Angeles elle-même n’est-elle pas une importante porte d’entrée de l’immigration aux États-Unis ? Mais pour Cyprien Gaillard, qui n’aime pas être cité, mais qui rencontrait Le Devoir jeudi, politique et poésie se fondent dans un seul et même regard. Et en 2020, les arbres deviennent politiques à leur insu.

Comme dans un rêve ou dans un voyage psychédélique, la danse des arbres de Los Angeles se déplace au milieu d’un concours pyrotechnique dans un stade de Berlin, construit pour les Jeux olympiques de 1936. Pour placer le spectateur au beau milieu de l’explosion pyrotechnique, Cyprien Gaillard a utilisé un drone qui traverse le ciel et les feux qui s’y déploient. Le récit, si on veut bien qu’il y en ait un, nous plonge ici au cœur de ces Jeux de Berlin de 1932, où le sprinteur Jessie Owens est devenu le premier athlète noir de réputation internationale après avoir gagné quatre médailles d’or.

Sur le podium, il reçoit, comme les autres médaillés, la jeune pousse d’un chêne allemand. Rappelons que l’Allemagne est en 1936 en pleine montée du national-socialisme. Ce chêne, Owens le plantera à son retour aux États-Unis devant son ancienne école de Cleveland. Et c’est entre ses branches que Cyprien Gaillard nous ramène. En pleine nuit, le jeu des ombres et de la lumière sur ses branches nous livre une sorte de danse des ombres.

C’est à cet instant précis que la trame sonore du film change.

Jusque-là, ce collage se déroulait sur la trame sonore de la chanson Black Man’s Word, écrite en 1969 par le Jamaïcain Alton Ellis, et qui reprend en boucle le refrain « I was born a loser ». Or, en 1971, Alton Ellis a modifié le nom et les paroles de cette chanson pour chanter, dans Black Man’s Pride : « I was born a winner ». C’est ce nouveau refrain que l’on entend lorsqu’on arrive devant le chêne de Jessie Owens à Cleveland.

Nightlife est tourné en 3D et on le regarde avec des lunettes spéciales. C’est d’abord la dimension sculpturale du 3D que l’artiste a choisi d’exploiter.

Il faudra peut-être plusieurs visionnements de la vidéo, dans la salle tapissée du MAC, pour en saisir toutes les clés. L’artiste tient d’ailleurs à conserver une certaine opacité quant à son œuvre et à ses procédés. On ne saura jamais si le vent qui agite les arbres de Los Angeles est réel ou fabriqué. Un clin d’œil à Hollywood ? Pour Cyprien Gaillard, Prix Marcel-Duchamp 2010, chaque spectateur fait sa propre expérience de Nightlife, qu’elle soit superficielle ou plus profonde, et en tire ses conclusions.

Le Musée d’art contemporain de Montréal est le seul établissement en Amérique du Nord à posséder une copie vidéo de Nightlife. Et c’est la première fois que le Musée en donne l’accès au public.

Nightlife

Cyprien Gaillard, Musée d’art contemporain Du 5 mars au 3 mai 2020