Matérialité du son ou acoustique des formes?

Eliazer Kramer, «Survivance», 2019
Photo: Centre d’exposition de l’Université de Montréal Eliazer Kramer, «Survivance», 2019

C’est une exposition épurée, qui, au premier coup d’œil, semblera comme étant presque vide. L’espace du Centre d’exposition de l’Université de Montréal a ces jours-ci des allures futuristes, avec des salles dépouillées plongées dans l’obscurité, salles d’où émanent des sons et quelques réflexions lumineuses. Le tout évoque l’ambiance d’un film de science-fiction.

Bien des artistes en arts visuels ont produit des œuvres sonores, incarnation du décloisonnement des genres propre à notre époque. Ici, pour cette deuxième édition de l’événement Les formes d’ondes initié en 2018, c’est la musique qui semble plutôt à la source des installations sonores. Quoique les choses sont peut-être plus complexes…

Simon Coovi-Sirois a produit une forme de correspondance, d’interconnexion entre sa création musicale et le monde visuel. DansS_fw_rQ2_kGE8s, chaque son que vous entendrez est relié à une diode d’un réseau de 96 DEL produisant des formes lumineuses. Parfois ce sont les formes désirées par l’artiste qui induisent les sons. Parfois ce sont des structures sonores qui se transforment en motifs rayonnants.

Une version de cette œuvre fut présentée en premier lieu en spectacle à la Faculté de musique de l’UdeM, mais ici le dialogue entre les deux systèmes produit une expérience de cinq minutes en boucle, sans début ni fin, « une expérience esthétique dans la continuité », de dire l’artiste. Le résultat sonore évoquera avec intelligence certaines créations de Iannis Xenakis, mais cela s’inscrit plus directement dans le cadre de la musique électroacoustique ou numérique. Une œuvre qui crée un effet de scintillement…

Estelle Schorpp a conçu Ecosystème(s), installation qui prend la forme d’un paysage sonore intimiste. Un système autonome, s’autorégulant, écoute le son ambiant avec des micros qui ressemblent à des antennes de grillon. Et pour cause puisqu’il s’agit d’une œuvre qui se base sur le système de communication des insectes. Un algorithme met en action une cinquantaine d’échantillons sonores qui imitent des sons d’insectes… Mais chaque son nouveau qui entre en scène intervient dans la dynamique des autres et se module en intensité afin de créer un équilibre « harmonieux ». Une sorte d’écologie sonore. Comme l’explique l’artiste, il s’agit d’une installation plus intime « qui induit une posture d’écoute par rapport à un microcosme, plutôt qu’un parcours sonore ».

Avec la participation d’Ariel St-Louis Lamoureux et Arnaud Guillard, Eliazer Kramer a réalisé une pièce qui fera penser aux expérimentations sonores de Glenn Gould lorsqu’il réalisait The Idea of North (1967). Comme dans le célèbre documentaire radio du renommé pianiste, Kramer s’est plu à travailler les témoignages d’individus comme une matière sonore. Dans Survivance, ces individus parlent de leur expérience de la guerre, la Seconde Guerre mondiale, la guerre de Corée, la guerre du Liban, la guerre civile en Syrie… La superposition des témoignages crée une dynamique riche, amplifiée par la projection vidéo abstraite qui nous fait ressentir la violence physique et émotionnelle de la guerre.

Dans Spectre, Laura Criollo a joué intelligemment sur les limites de nos sens. Grâce à un truc que je vous laisse découvrir, elle arrive entre autres à nous faire voir des ondes lumineuses qui dépassent le spectre du visible pour nos yeux humains. Mais elle arrive aussi à nous faire voir des sons inaudibles à l’oreille humaine grâce à l’utilisation de l’eau… Ce jeu sur le visible et l’invisible ainsi que sur l’audible et l’inaudible est mis en scène ici avec une grande efficacité.

L’amateur remarquera aussi Les failles sur ta langue, de Marc-André Labelle, œuvre où deux ondes sonores, qui, au départ, semblent s’opposer, se contrecarrer, vont finalement s’harmoniser, créant un sentiment de plénitude chez le visiteur.

Une exposition où l’expérimentation occupe une place importante.

 

Les formes d’ondes 2020

Au Centre d’exposition de l’Université de Montréal, jusqu’au 4 avril