Marcher dans les marges

Vue partielle de l’exposition «La track» avec les oeuvres ici des artistes Hannah Brancato et Ada Pinkston
Photo: Guy L’Heureux Vue partielle de l’exposition «La track» avec les oeuvres ici des artistes Hannah Brancato et Ada Pinkston

Ça prend parfois un regard extérieur pour nous faire voir autrement nos réalités intérieures. Si la présence à la galerie B-312 de cinq artistes de Baltimore ne nous révèle pas un Montréal totalement nouveau, il y a quand même quelques revirements de situation qui disent tout le bien des exercices où l’on mélange les cultures.

Après avoir amorcé l’année avec une exposition réunissant des artistes chinois et canadiens, la galerie B-312 propose un second rapprochement d'un côté et de l’autre de frontières. L’exposition La track découle d’un échange de résidences de création entre les communautés artistiques de Montréal et de Baltimore, la grande ville du Maryland. Le centre d’artistes du Belgo a travaillé pour l’occasion avec le centre Pigment Sauvage – Art & Residencies.

Si La track était à considérer comme un chemin bien défini entre les deux villes, on aurait sans doute eu droit à des œuvres mettant en valeur les icônes de l’une et de l’autre. Or, la quinzaine de propositions a peu à voir avec le classique récit tiré d’un séjour à l’étranger. La track, c’est bel et bien un sentier en marge des grandes routes.

Il y a un peu de tout, et même de trop, dans cette expo où chacun des invités avait carte blanche. Et comme on a droit davantage à des œuvres sous forme de série qu’à des pièces uniques, la galerie B-312 paraît plus petite qu’elle ne l’est en réalité. La track, parfois confuse, ne manque pas pour autant d’attraits.

Du côté des visiteurs et du revirement proposé, Ada Pinkston se démarque par le ton sombre de ses dessins et vidéos. Disposée à l’angle de deux murs, l’installation Afterlives After the Triangle… est une oraison funèbre pour Marie-Josèphe Angélique, esclave en Nouvelle-France dont l’histoire officielle en a fait une criminelle. L’artiste lui offre une sorte de réhabilitation, faisant du fait d’armes d’Angélique (un incendie) la source de lumière qui fait réapparaître sa figure (et non qui la condamne à l’oubli).

 
Photo: Guy L’Heureux Vue de l’exposition «La track». Artistes: Les Couleuves, Jean-Michel Leclerc, Pascale Théorêt-Groulx, Amber Eve Anderson et Lu Zhang.

Erick Antonio Benitez n’est pas aussi politisé, mais travaille selon les mêmes procédés de superpositions d’images. Portrait of Living Sky, installation en images et en objets, propose un récit peu linéaire, plutôt onirique ou encore construit de souvenirs des villes où l’artiste s’est arrêté. L’entrée dans les espaces de B-312 par le biais d’un drone qui franchit la fenêtre est, sinon inusitée, franchement spectaculaire.

Urbain et féminin

Parmi les projets montréalais ramenés de Baltimore, soulignons Bordeline, une imposante série de tableautins du collectif Filles Debouttes !. La teneur urbaine, féministe et plastiquement mordante des trois peintres réunies sous cette appellation (Christine Major, Isabelle Guimond et Gabrielle Lajoie-Bergeron, cette dernière également commissaire de l’exposition) appelle à regarder les marges sans mépris. Pas sûr que le bureau de tourisme local aurait misé sur ces scènes de rue.

De son côté, Jean-Michel Leclerc est revenu avec de petits récits dessinés sur papier altéré. L’ensemble intitulé Servir les restes mélange, lit-on dans le texte de présentation, des archétypes du patrimoine de Baltimore et de la culture populaire. L’artiste a construit des saynètes du quotidien comme s’il jouait avec des Playmobil. Alors que le résultat peut faire sourire, il livre un portrait tristounet d’une communauté.

À l’exception de quelques cas — les dispositifs cylindriques de Pascale Théoret-Groulx ou la figurine sur socle d’Helena Martin Franco —, les projets reproduisent la grille propre à la trame urbaine. Une grille à la verticale plus ou moins rigide comme celles des Filles Debouttes !, de Jean-Michel Leclerc et d’Ada Pinkstone.

La composition fragmentée est en position horizontale chez Lu Zhang et chez l’autre collectif de l’exposition, Les Couleuves. Sans mimer littéralement la maquette urbaine, les deux tables de ces deux projets rassemblent une pléthore d’éléments : dessins, photos, objets et même une projection animée, dans le cas de Baigne-toi pas trop !, l’œuvre des Couleuves. L’aspect poétique et abstrait de ces grilles respire l’errance. On s’y perd quand même un peu.

Au moment où l’épidémie de COVID-19 gagne en force et semble mettre en péril tout ce qui est voyage, l’exposition née de l’entente entre B-312 et Pigment Sauvage prend des airs d’époque révolue. Sera-t-il toujours possible, dans un avenir rapproché, de poursuivre ce genre de rencontres ?

La track

Divers artistes. À la galerie B-312, 372, rue Sainte-Catherine Ouest, espace 403, jusqu’au 28 mars.