Maintenant, les apocalypses, à la galerie Leonard Bina Ellen

Malena Szlam, «ALTIPLANO», 2018
Photo: Paul Litherland Malena Szlam, «ALTIPLANO», 2018

Déjà légion, les discours prophétiques de la fin (du monde, de l’histoire, de l’humain, de l’art…) s’imposent encore davantage à l’esprit avec la crise climatique et les menaces actuelles de pandémie. Mais alors que ces récits projettent dans un futur imprécis l’apocalypse, d’autres n’hésitent plus à dire que celle-ci a déjà cours. « Our house is on fire », pouvait-on d’ailleurs lire sur la tenue d’Anaïs Barbeau-Lavalette qui, sur la scène à la Berlinale où elle était célébrée cette semaine, se faisait le relais des paroles prononcées par la militante Greta Thunberg.

L’exposition de groupe en cours à la galerie Leonard & Bina Ellen de Concordia arrive dans ce contexte en proposant une réflexion différente sur les fins annoncées, un point de vue audacieux qui ouvre sur des perspectives positives et plurielles. L’idée de la disparition de ce que nous sommes et de l’effondrement de notre monde est si omniprésente que sa portée et ses fondements en sont dilués. Avec Ce qui n’est plus pas encore, la commissaire Julia Eilers Smith montre, entre autres, que la fin est à certains égards souhaitable.

Comme celle d’un ordre du monde inique, engendré en grande partie par le progrès, idéologie moderne prisée par la culture occidentale blanche pour qui, aussi, le temps historique est linéaire et téléologique. Les artistes réunis par la commissaire divergent de ce modèle temporel avec des œuvres dévoilant des situations de pertes tout en critiquant les raisons qui mènent, ou qui ont mené, aux catastrophes de la fin. Ce faisant, les œuvres se réconcilient avec une dimension ancienne de l’apocalypse, soit la révélation.

Climat d’anxiété

À l’orée de l’exposition, dans la vitrine et le vestibule, les œuvres de Fallon Simard et de Syrus Marcus Ware sont d’abord trompeuses, avec leurs motifs agencés qui ont des similitudes avec le jeu vidéo et la décoration. Contre les effets rassurants de la répétition, leurs œuvres déstabilisent subtilement l’ordre colonial, l’une en convoquant les traditions autochtones perdues, l’autre, des personnages de la résistance noire et queer.

Puis l’expo s’écarte franchement de toute velléité de divertir avec l’œuvre sonore de James Nicholas Dumile Goddard qui laisse dans la pénombre la grande salle, comme si l’ouvrage avait été laissé en plan. L’œuvre à cinq canaux affirme cependant sa redoutable présence par un bourdonnement insistant auquel se superposent la rumeur de slogans scandés ou des voix empreintes de gravité qui ensemble évoquent des actes de soulèvement et d’effondrement. Un climat d’anxiété prend le dessus pour accompagner toute la visite, qui s’incarne par des expériences perceptuelles fortes tout en multipliant les états de tension, entre fins et renouveaux.

Les installations de Rochelle Goldberg les cultivent particulièrement avec sa matérialité somptueusement délabrée, conjuguant bronze, céleris-raves et objets trouvés. Ses assemblages défient les catégories qui distinguent le vivant du non-vivant. Ils sont en l’occurrence eux-mêmes en mutation continue malgré l’effet stagnant de leur présence au sol, proche d’un abandon mortifère.

Temporalités multiples

La vidéo occupe les autres salles, s’avérant un véhicule de prédilection pour aborder le sujet, par les jeux possibles sur la temporalité, le récit et le montage. Pour Malena Szlam, c’est l’usage au tournage de la pellicule 35 mm qui donne de l’information sur sa démarche, dans le sens d’une perte face à une technologie tombée en désuétude, et qui caractérise ses images dans la saisissante ALTIPLANO(2018). Dans son film, les éléments du désert d’Atacama au Chili conspirent, loin des images connues de tourisme et d’extraction minière.

Le paysage est aussi le genre abordé dans d’autres œuvres de Fallon Simard avec ses courtes vidéos d’animation. Sur fond de ciel, des phénomènes abstraits se font et se défont, évoquant les effets néfastes de l’humain sur les habitats. Plus ancrée dans l’actualité par insertion d’images de presse, Land Becomes Ghost (2016) renvoie à l’occupation autochtone du Site C en Colombie-Britannique.

Myriam Charles présente quant à elle des récits hachurés et elliptiques qui mettent en scène une catastrophe nucléaire et des morts. Il s’agit de trois courts métrages déjà existants qu’elle réunit pour la première fois dans une installation. Elle compte parmi les artistes de l’expo qui, aux côtés de la réputée Goldberg, viennent du champ gauche, car jamais présentés en galerie et plutôt actifs dans d’autres réseaux. L’originalité de la sélection des artistes est donc une autre qualité de cette exposition qui convainc, avec beaucoup de finesse, de restituer aux discours de la fin toute leur complexité.

Talent montant

À peine arrivée en poste en juin 2019 à la galerie Leonard & Bina Ellen, en tant que responsable de la collection, de la recherche et de la programmation satellite Sightings, Julia Eilers Smith s’est vu confier le commissariat d’une exposition. Elle a saisi avec aplomb cette carte blanche, forte, reconnaît-elle, de sa formation au renommé Bard College dans l’État de New York, où elle a fait des études en commissariat qui lui ont ouvert des horizons sur le reste du monde et donné accès à d’inestimables ressources. Il est déjà permis de croire qu’elle poursuit dans ses nouvelles fonctions l’excellent travail de sa prédécesseure, Katrie Chagnon.

Ce qui n’est plus pas encore

Avec Miryam Charles, James Nicholas Dumile Goddard, Rochelle Goldberg, Fallon Simard, Malena Szlam et Syrus Marcus Ware. Commissaire : Julia Eilers Smith. À la galerie Leonard & Bina Ellen, 1400, de Maisonneuve Ouest, jusqu’au 4 avril.