«Réseaux magnétiques»: images de groupe chez Artexte

Vue de l'exposition «Réseaux magnétiques»
Photo: Paul Litherland, 2020 Vue de l'exposition «Réseaux magnétiques»

Il fut une époque — pas si lointaine, même si elle nous semble si différente de la nôtre — où la photographie et la vidéo semblaient pouvoir incarner une possible démocratisation de l’art. La reproduction mécanique des images devait les rendre financièrement accessibles à tous. Dans l’avenir, en art, il n’y aurait plus d’originaux ou même de copies, que des exemplaires similaires. Les choses ont bien changé. Bien des photographes font de nos jours des tirages uniques, détruisant leur négatif ou leur fichier numérique après impression. Et les vidéos d’art sont vendues à des tirages très limités.

À la même époque — disons, pour résumer, des années 1960 au début années 1980 — les artistes utilisaient la photo et la vidéo comme instrument pour bâtir ou motiver des communautés. C’était l’époque des collectifs photographiques, mais aussi des réunions de vidéastes dans des centres d’artistes, centres qui naissaient et croissaient alors au pays. C’est de cette époque que parle une petite, mais très intelligente, exposition ces jours-ci au centre Artexte.

 
Photo: Paul Litherland, 2020 Aperçu de l’œuvre «Janet Sees Herself (1977)» de Marshalore

Intitulée poétiquement et intelligemment Réseaux magnétiques, elle présente la contagieuse effervescence de ces groupes de création et d’échanges vidéographiques. Un réseau qui se voulait un moteur de transformation sociale . En 1971, à Montréal, des artistes fondent Vidéographe, centre toujours très vivant, et qui est d’ailleurs, avec Artexte, à la base de cette expo. En 1972, le lieu interdisciplinaire Véhicule Art ouvre ses portes et diffuse entre autres de la vidéo. Dans le reste du Canada, de tels lieux fleurissent aussi : Trinity Square Video (TSV) à Toronto en 1971, Satellite Video Exchange Society à Vancouver en 1973… Des organismes qui croyaient au pouvoir de l’art comme forme d’éducation.

Les regroupements de femmes se développent alors. La vidéo d’art et la vidéo documentaire trouvent aussi leur place dans les questions soulevées par la lutte des femmes dans leur désir d’émancipation. Comme le dit un des textes de l’abondante documentation exposée, ces centres — dont certains réservés aux femmes — visaient entre autres « l’autonomie et l’expression des femmes » en offrant à celles-ci du matériel vidéo et de l’expertise en technique vidéo.

Dans les répertoires de vidéos réalisées dans les années 1970 au pays, nous retrouvons une variété de films traitant de sujets les concernant : les métiers non traditionnels exercés par des femmes, les femmes indiennes et l’incidence sur celles-ci de la Loi canadienne sur le mariage des Autochtones, la violence faite aux femmes, l’accouchement, les mères célibataires, les congés de maternité, le bénévolat (souvent fait par des femmes)… Parmi la sélection de films présentés par Artexte et Vidéographe, vous noterez à cet égard Femmes de rêve (1970) de Louise Gendron, film qui s’approprie avec mordant une multitude de publicités de l’époque mettant en scène des clichés sur la féminité.

La lutte des femmes était alors clairement associée à la lutte des classes, les femmes étant considérées comme exploitées par le système capitaliste. Il faut dire qu’à l’époque, les vidéos d’art ou les vidéos documentaires sont souvent très engagées et politiques. Les artistes y parlent des abus de la psychiatrie, de la prison qui ne permet pas vraiment d’effectuer un travail de réinsertion sociale, de la lutte des mineurs et ouvriers vivant dans la ville de Thetford Mines, du syndicalisme…

Le visiteur pourra voir aussi de nombreux films d’art expérimentaux qui donnent l’impression que notre époque est bien académique : Electronic Sunsets 25 de Jane Wright, Janet Sees Herself de marshalore, Frivolous de Terence McGlade, L’amertube de Jean-Pierre Boyer…

Voilà un sujet d’exposition qui aurait dû intéresser nos grands musées d’art, mais que ceux-ci ne trouvent pas assez important pour lui consacrer leurs espaces. Dommage. Heureusement, des centres d’art avec des moyens plus modestes arrivent à le faire. Ils sont ainsi les dignes héritiers de ces centres qui, il y a près d’un demi-siècle, défendaient une autre façon de penser le monde.

 

Réseaux magnétiques

Au centre Artexte jusqu’au 18 avril