D’encan à maison au Centre Clark

Œuvre «Adoration II: Anne, Paul et moi», 2019. Impression numérique au jet d’encre. Pour «Maison modèle», Mathieu Beauséjour donne cette œuvre de lui. Une «critique institutionnelle en position d’adoration face à la galeriste», dit celui qui apparaît à genoux devant Anne Roger, l’ex-bras droit de son galeriste Antoine Ertaskiran.
Photo: Mathieu Beauséjour Œuvre «Adoration II: Anne, Paul et moi», 2019. Impression numérique au jet d’encre. Pour «Maison modèle», Mathieu Beauséjour donne cette œuvre de lui. Une «critique institutionnelle en position d’adoration face à la galeriste», dit celui qui apparaît à genoux devant Anne Roger, l’ex-bras droit de son galeriste Antoine Ertaskiran.

Il y a eu l’Encan Clark, il y a désormais la Maison modèle. Pionnier à plusieurs égards — son encan d’art contemporain a lancé le genre —, le centre Clark a remis à neuf son activité-bénéfice en 2019. Celle-ci prend maintenant la forme d’une exposition collective, signée par un artiste invité à jouer le rôle de commissaire.

Maison modèle II, c’est une exposition-bénéfice, et plus que ça. Il s’agit aussi d’une installation immersive. Pour concevoir la version 2020 de cette exemplaire habitation qui ouvre ses portes dans quelques jours, l’artiste Mathieu Beauséjour s’est prêté avec plaisir à l’exercice.

Ni artiste ni commissaire. Quand Mathieu Beauséjour s’est plutôt vu comme un décorateur, « le fun, dit-il, a commencé ». Celui qui œuvrait autrefois à l’Internationale Virologie Numismatique, une cellule artistique dite « anarcho-utopiste », renoue ainsi avec l’installation.

Sa maison modèle, plus glauque que celle de 2019 avec son côté Ikéa, évoque un château en ruines. Mathieu Beauséjour affirme cependant avoir opté pour un décor minimaliste plutôt que pour une transformation radicale des lieux. Il s’est quand même donné la peine de fabriquer des colonnes néoclassiques en carton, des couronnes en papier, des brindilles en ruban-cache. Le matériau noir et mat rendra ces joyaux « resplendissants par la négative ».

La résidence royale, il l’a imaginée calcinée, dépréciée. Ce sont les œuvres, une trentaine, qui brillent. « Il fallait que je les mette en lumière, qu’elles soient belles, qu’elles s’élèvent », dit le décorateur en chef, qui a bénéficié du soutien d’Anne Roger, l’ex-bras droit de son galeriste, Antoine Ertaskiran, et de l’équipe de Clark.

Bon nombre des œuvres retenues contrastent avec l’idée de pérennité : des papiers sans cadre, des dessins en ruban à masquer de Stéphane La Rue ou, de Stéphanie Béliveau, des détritus du fleuve. « On est rendus là, dans l’art », dit Mathieu Beauséjour.

« Ruines, fragilité, vulnérabilité. En général, tout est à l’envers et croche. Il y a refus, explique-t-il. On remet en question le marchandage de l’art. On a la chance de le faire lors d’un événement qui a des visées économiques. C’est intéressant de se permettre de penser autrement. »

Oui, il y a vente d’oeuvres, mais le système en dépend moins que lors d’un encan. Il ne s’agit pas seulement de demander aux artistes de donner et aux collectionneurs d’acheter.

De 1990 à 2018, le centre né dans la rue Clark a tenu avec succès sa vente aux enchères. Couru et renommé, l’Encan Clark a fini par faire des petits. Trop de petits, selon certains, y compris aux yeux des galeries privées, pour qui la prolifération de ce type d’événements a créé un compétiteur déloyal.

Mathieu Beauséjour, qui aime donner forme à « la marginalité dans un monde normatif », ne croit pas que la vente d’œuvres au profit d’un centre d’artistes nuit à l’écosystème. Il estime, au contraire, que le célèbre encan a contribué à l’essor d’un marché.

« Clark a été très important pour nous », reconnaît Bernard Landriault, dont la collection montée avec son partenaire Michel Paradis s’est enrichie à coups de 15 présences à l’encan. Le couple derrière la Fondation Grantham aimait la possibilité d’y découvrir des artistes. Oui, ils y ont acheté beaucoup d’œuvres (une vingtaine), mais pas pour s’arrêter là.

« La complicité commençait à Clark. On achetait là des œuvres petites, puis de plus importantes plus tard, ail-leurs », raconte le collectionneur, en donnant l’exemple d’une vidéo d’Aude Moreau. Ils ont d’abord acquis à l’encan de 2009 la maquette Sortir, puis en 2012, directement de l’artiste qui n’avait pas encore de galerie, la vidéo finale rebaptisée Reconstruction.

Un nouveau souffle

En 2019, l’organisme à l’enseigne jaune a renouvelé sa collecte de fonds parce qu’il fallait lui redonner du souffle. Aux artistes aussi, sollicités de toutes parts. Il fallait aussi retrouver le sens de la fête. Une trentaine d’artistes ont été conviés au château en cendres de Beauséjour. On dit d’eux qu’ils « donnent » leurs œuvres, tant ils cèdent une bonne partie de l’argent (70 %) tiré de la vente. Ce qui était déjà le cas lors du défunt encan, à la différence que dans celui-ci le prix de départ offrait une sorte de rabais.

Dans Maison modèle II, confie Roxanne Arsenault, codirectrice de Clark, les œuvres sont vendues au prix courant. « Oui, il y a vente d’œuvres, mais le système en dépend moins que lors d’un encan. Il ne s’agit pas seulement de demander aux artistes de donner et aux collectionneurs d’acheter. »

La collecte de fonds commence bien avant le jour J. Une soirée V.I.P. précède le vernissage et la prévente à 100 $ la tête a connu un tel succès que les guichets ont pratiquement fermé. Il restait sept billets à une semaine de l’événement. Il est là, le nouveau souffle. « Les gens peuvent investir d’une autre manière, nous soutenir sans acheter », dit Roxanne Arsenault. La soirée V.I.P. est sous la responsabilité d’un partenaire d’affaires, qui assume les frais et attire son lot de nouveaux collectionneurs potentiels. Les anciens aussi seront là. Du moins, Bernard Landriault, fidèle au poste, dit avoir déjà son billet.

Maison modèle II

Au centre Clark, 5455, avenue de Gaspé, du 27 février au 14 mars