Arts visuels: hors des grands centres, plein de saluts

Bernard Landriault et Michel Paradis, le couple derrière la Fondation Grantham pour l’art et l’environnement
Marie-France Coallier Le Devoir Bernard Landriault et Michel Paradis, le couple derrière la Fondation Grantham pour l’art et l’environnement

Cent sept dossiers reçus. Le nombre a épaté Bernard Landriault et Michel Paradis, les hommes derrière la Fondation Grantham pour l’art et l’environnement. Il s’accompagnait cependant d’un frustrant corollaire. Les mécènes n’y avaient pas pensé, mais pour choisir deux heureux, il a fallu faire 105 malheureux.

Cent cinq lettres de refus : c’est à cette pénible tâche que le couple de collectionneurs s’est pliée au bout du processus visant à octroyer les premières bourses de la fondation créée en 2018. Ces altruistes dans l’âme devront, à la longue, apprendre à dire non. Leur projet d’offrir annuellement des bourses assorties de résidences dans un boisé du Centre-du-Québec a fait mouche.

« Vous recevez 107 dossiers… D’abord, le nombre était beaucoup plus important qu’on ne le croyait. Ensuite, vous vous rendez compte que votre préoccupation pour l’art et l’environnement est partagée par une masse relativement importante d’artistes », soupire un néanmoins heureux Bernard Landriault, rencontré lors du dévoilement des lauréats 2020 au Musée d’art contemporain de Montréal, au début de février.

L’artiste de la Colombie-BritanniqueAndreas Rutkauskas a obtenu la « résidence d’artiste » et ses 10 000 $. Il séjournera en décembre à Saint-Edmond-de-Grantham pour finaliser un projet photographique qu’il mène depuis trois ans autour des feux de forêt et de leur propriété régénératrice.

La « résidence de chercheur » (5000 $) est tombée aussi dans les mains d’artistes, celles du duo québécois Richard Ibghy et Marilou Lemmens, qui travailleront autour de l’agriculture québécoise. Ce ne sont donc pas deux heureux que la Fondation Grantham a faits, mais bien trois, si ça peut soulager Bernard Landriault et Michel Paradis.

C’est par souci d’aider, plutôt que par vantardise, qu’ils ont pensé ces résidences. Pas question de faire un musée pour leurs « 300 tableaux ». « Nous connaissons des artistes qui disent ne pas avoir de lieu où s’isoler, pas d’endroit où travailler. Et comme nous nous intéressons aux démarches, nous avons créé un lieu où ils pourront faire ce qu’ils veulent », explique Landriault, dont le premier achat (un Jean McEwen) remonte à 1965.

La « masse » de dossiers reçue peut étonner, mais elle s’explique par les toujours instables conditions économiques des artistes. « Besoin d’argent », constate Johanne Lamoureux, l’historienne de l’art qui a présidé le jury de sélection. La titulaire de la Chaire de recherche du Canada en muséologie citoyenne croit que le thème « art et environnement » proposé par la Fondation incite au moins à se dépasser.

« Sur les 100 artistes [qui ont postulé], certains n’avaient pas grand-chose à voir avec l’environnement. On n’a pas cherché à corriger les paramètres. Il y aura toujours des artistes dont l’environnement n’est pas le champ d’intérêt principal, comme Richard et Marilou, qui ont eu une brillante idée pour toucher ces considérations », dit-elle.

Le duo, qui habite paradoxalement dans la même région, travaillera pour la première fois sur un sujet local. La résidence de recherche les fera rencontrer… leurs voisins. « On étudiera ce qui se passe autour de nous, alors que souvent les résidences nous amènent ailleurs. C’est fantastique de pouvoir développer une connaissance sur ce qui se fait au Québec », confie Marilou Lemmens.

Mieux accueillir

Il n’y a pas que dans la bourgade de 700 habitants que des artistes trouvent refuge. Des résidences artistiques en région existent depuis longtemps à Saint-Jean-Port-Joli, enclave sur le bord du fleuve où le centre Est-Nord-Est a éclos, en 1992. Or, même là, il y a du nouveau. Et ça se bouscule au portillon.

En 2019, un projet d’immobilisation rêvé depuis 15 ans a enfin été mis sur pied. L’opération de 3,1 millions de dollars a été soutenue par les différents gouvernements. Pour le premier appel de cette nouvelle ère, Est-Nord-Est a traité 450 dossiers, parvenus même de l’étranger, ce qui est dans la moyenne annuelle, selon la directrice artistique Dominique Allard. Il a fallu retenir 20 noms (16 artistes, 4 auteurs), invités par groupes de cinq, à des séjours de huit semaines.

« L’infrastructure [neuve] change la donne. On peut mieux accueillir, on a ajouté une résidence d’hiver, qui était impossible avant, étant donné la désuétude de l’endroit, non chauffé », commente Dominique Allard.

Est-Nord-Est n’a pas seulement « bonifié » son offre, il a aussi pérennisé des emplois — finis les contrats saisonniers, sauf exception —, repensé la gouvernance, ses politiques, son site web aussi. Il a aussi rassemblé espaces de travail (ateliers) et de vie privée (dortoirs) en un lieu. La mission du centre, « offrir un espace-temps pour la recherche et l’expérimentation », a pris de l’envergure.

« On dit aux artistes : “Venez expérimenter, prenez du temps”. » On favorise une recherche sans besoin de productivité, sans nécessité de résultat. C’est un moment cher pour les artistes », résume la directrice artistique.

Quelque 250 km plus à l’est, les Jardins de Métis accueillent depuis l’an 2000 architectes paysagistes, architectes et artistes dans le cadre du Festival international de jardins. À l’occasion, des créateurs séjournent en dehors de l’événement estival. Pour Alexander Redford, directeur de l’espace horticole à l’entrée de la Gaspésie, il y a mieux à faire.

« Les artistes travaillent chez eux et arrivent dix jours avant le festival. Il faut apaiser cette frénésie, souligne-t-il. On veut donner plus de temps à l’artiste, lui permettre de mieux comprendre le paysage, la ruralité, de vivre plus longtemps dans la communauté. »

L’année 2019 a poussé les Jardins vers du nouveau, grâce à l’acquisition par don d’une maison patrimoniale à Métis-sur-Mer. Rebaptisée « maison d’Ariane », du prénom de sa donatrice, elle accueillera dès cette année des artistes, peu importe la discipline pratiquée. Un appel de dossiers sera lancé sous peu. L’ancien atelier de menuiserie deviendra, lui, Atelier du futur, un « laboratoire créatif » accessible toute l’année. Le coût de transformation, à hauteur de 575 000 $, est soutenu en bonne partie par le gouvernement fédéral.

En communauté

S’isoler, expérimenter, s’immiscer dans un ailleurs lointain. Peu importe la raison, les résidences en région offrent l’occasion de se ressourcer dans un contexte local. À Saint-Jean-Port-Joli, on privilégie des artistes « ouverts à l’influence des lieux ». Le fleuve, la nature, la tradition de la sculpture sur bois, les sources d’inspiration ne manquent pas, juge Dominique Allard.

La plus-value, chez le couple Landriault-Paradis, prend la forme d’une forêt et d’une petite rivière et d’un bâtiment tout neuf, respectueux de son environnement, signé Pierre Thibault. C’est ce même architecte connu pour son œuvre sensible de la nature qui crée l’Atelier du futur, à Grand-Métis.

« Le plus important, lors d’une résidence, estime l’artiste et professeur universitaire Andreas Rutkauskas, c’est d’oublier mes obligations académiques. J’aime aussi trouver du soutien idéologique. À ce que j’ai compris, la Fondation Grantham met la communauté [locale] au cœur de la réunion entre art et environnement. » La mission éducative de l’endroit le poussera à rencontrer des gens de tous âges, à qui il voudra démontrer qu’une terre brûlée rime moins avec désastre qu’avec vie renouvelée.

Au bout du compte, Bernard Landriault et Michel Paradis sont rassurés, car ils font d’une pierre deux coups. Ils soutiennent la création et « contamineront » leur région, espèrent-ils, avec les réflexions des artistes.