Énigmatique galerie de portraits chez René Blouin

La particularité de l’installation tient à la simplicité apparente des vidéos qui se limitent à faire voir des images tourner sur elles-mêmes, détachées sur un fond très flou créant un avant-plan et un arrière-plan fort dissociés.
Pascal Grandmaison La particularité de l’installation tient à la simplicité apparente des vidéos qui se limitent à faire voir des images tourner sur elles-mêmes, détachées sur un fond très flou créant un avant-plan et un arrière-plan fort dissociés.

L’exposition en cours de Pascal Grandmaison renoue avec l’installation vidéo à grand déploiement étudiée en fonction de la galerie René Blouin, de vastes espaces qu’il a déjà su occuper intégralement. Il s’agit de trois (doubles) projections majestueuses qui ont un registre onirique exploré auparavant, notamment dans La vie abstraite I (2015) et II (2016), série encore insurpassée.

Ces vidéos, créées en collaboration avec l’artiste Marie-Claire Blais, proposaient des hommages à Malevitch et à Mondrian, deux figures canoniques de l’abstraction picturale. Les œuvres marquantes de ces pionniers du début du XXe siècle étaient évoquées par des reproductions, ou d’autres substituts, dans des paysages scrutés de près par la caméra, laissant deviner des paysages plus ou moins sauvages, des champs de blé frappés par le soleil ou des ruines sinistres de matière embrasée. Portées par une bande sonore d’ambiance au pouvoir hypnotique, les œuvres reconsidéraient le legs de ces créateurs radicaux qui ont cru assurer le salut de l’humanité en choisissant l’abstraction. Ils renonçaient alors à tous liens d’imitation avec la nature.

En plus d’épouser à nouveau l’installation vidéo, la récente production poursuit la formule de l’hommage. L’artiste a cette fois jeté son dévolu sur plusieurs figures historiques, artistes et philosophes, qu’il convoque par leur portrait, un genre auquel sa pratique a d’ailleurs fortement été associée au début de son parcours, au tournant des années 2000. Aussi, dans Le travail de l’art annoncé par le titre, qui à lui seul invite à méditer, il se pourrait que ce soit autant à propos de l’art de Grandmaison que celui des autres.

Riens magnifiés

L’installation propose une énigmatique galerie de portraits. La particularité tient à la simplicité apparente des vidéos qui se limitent à faire voir des images tourner sur elles-mêmes, détachées sur un fond très flou créant un avant-plan et un arrière-plan fort dissociés. Le cadrage serré combiné au format panoramique instaure un résultat unique qui, bande sonore à l’appui, captive longuement. Alors que, en marge de l’expo, l’artiste ne se gêne pas pour divulguer le dispositif de tournage et la technologie employée, il convient de les taire ici en précisant uniquement qu’ils sont plus rudimentaires qu’il n’y paraît.

Comme souvent, l’art de Grandmaison se distingue par des riens magnifiés, qu’il s’agisse de fleurs artificielles (One Eye Open), d’images en cendres (Void View) ou de fonds de scène détournés (Desperate Island). Il en a fait des images séduisantes et trompeuses ou des objets défiant la concrétude de leur matérialité, chacune des œuvres ouvrant sur des questions nécessaires, par exemple sur le statut de l’image ou sur la désuétude de certaines technologies et la ruine des promesses dont elles étaient porteuses.

Par ces procédés de transfiguration, l’art produit des effets sémantiques et travaille en un sens le réel que le public est invité à son tour à considérer autrement. Comme devant les images qui défilent dans les vidéos. Les photos de visages sont recadrées de sorte à isoler des fragments, des yeux surtout, qui ne permettent pas d’identifier aisément les portraits. Selon votre culture préalable, cet exercice de reconnaissance pourrait même être voué à l’échec total.

Mémoire

Qu’importe. La somme des personnages se présente comme une archive, la part choisie d’un passé que, d’emblée, évoque la facture des photos qui sont d’un âge nettement antérieur à celui de l’image en mouvement qui les met en scène. Tout porte à croire que ces portraits sont dignes d’être retenus, même s’ils demeurent dans un relatif anonymat et dans la suite pêle-mêle qui leur est réservée dans l’œuvre, sans égard chronologique. Grandmaison avait eu un geste similaire dans Half of the Darkness (2010) où, sur des socles bas, il avait disposé en grille des images imprimées en négatif, un compendium de l’histoire de la photographie livré dans une forme très arbitraire.

Dans le lot de portraits qui se comptent par dizaines, des noms s’imposent avec plus d’évidence, tels Simone de Beauvoir, Paul-Émile Borduas et Kurt Cobain. Le mouvement giratoire qui mue les images laisse entendre que le souvenir de ces artistes et philosophes d’horizons variés est à la fois fragile et puissant, sur le point de basculer dans l’oubli ou singulièrement tenace. L’effet persistant de la boucle qui enchaîne les projections maintient cette ambiguïté ouverte, et irritante par moments.

Vu que la fonction mémorielle du portrait est aussi vieille que le genre, c’est-à-dire très ancienne, voire liée aux débuts de l’image, ce panorama non conventionnel de visages n’est pas anodin. Les références chéries par Grandmaison méritent sans aucun doute d’être plus largement connues, en cette époque où les égoportraits pullulent et où il est reproché à un grand média de ne pas suffisamment représenter les arts visuels et les personnes qui les pratiquent. Contre la fulgurance de l’instant, des médias sociaux et de la consommation, il y a le poids d’un héritage qui reste à considérer, semble dire aussi la photo en négatif qui ouvre l’expo avec son personnage recroquevillé, un penseur dans la lignée de Rodin.

Le travail de l’art

De Pascal Grandmaison. À la galerie René Blouin, 10, rue King, jusqu’au 14 mars.