Frida Kahlo, une reine et sa cour

Toute cette collection (re)constitue une sorte de famille d’artistes — l’amitié réunissait beaucoup d’entre eux.
Photo: MNBAQ Toute cette collection (re)constitue une sorte de famille d’artistes — l’amitié réunissait beaucoup d’entre eux.

Son éternelle (et mercantile) figure est au coeur de l’exposition qu’inaugure aujourd’hui le Musée national des beaux-arts du Québec (MNBAQ). Qui ça ? Frida Kahlo, sans doute aujourd’hui la plus vénérée peintre mexicaine, latino-américaine et issue ni d’Europe ni des États-Unis.

L’exposition en question, Frida Kahlo, Diego Rivera et le modernisme mexicain, ne porte pas que sur la mythique artiste, décédée il y a 66 ans. Son sous-titre, « la collection Jacques et Natasha Gelman », donne une idée de l’ensemble qui a atterri à Québec. Le couple de mécènes a amassé dès les années 1940 des oeuvres reflétant ce que le MNBAQ qualifie de « période extraordinairement féconde de l’art mexicain ». Cette période prend son élan dans le muralisme, courant initié après 1920 duquel Rivera est l’incontestable leader.

La collection Gelman, associée dans les cartels de ses oeuvres à une énigmatique Vergel Foundation, n’est pas pour autant le sujet de l’exposition. L’art mexicain l’est un peu davantage, mais ce sont surtout les Kahlo et Rivera qui en sont le coeur et la raison.

« C’est une exposition sur un couple. C’est comme ça que j’ai essayé de la concevoir, dit André Gilbert, conservateur au MNBAQ. Les deux sont importants, même si aujourd’hui la fortune critique de Frida Kahlo a dépassé celle de son mari. On raconte l’histoire d’un couple et on met Frida au coeur des salles. »

 
Photo: Collection Jacques et Natasha Gelman d’art mexicain du XXe siècle et la Vergel Foundation / Via le MNBAQ Frida Kahlo, «Diego dans mes pensées» (Autoportrait en Tehuana), 1943

Depuis l’exposition Au pays des merveilles. Les aventures surréalistes des femmes artistes au Mexique et aux États-Unis (2012), le MNBAQ rêvait de ramener la peinture de Kahlo en son enceinte. À l’époque, seulement « trois ou quatre » de ses tableaux avaient été présentés, selon les souvenirs d’André Gilbert. Voilà qu’il y en a vingt, tous ceux acquis par les Gelman.

« Vous ne verrez jamais autant d’autoportraits de Kahlo réunis. On en a cinq », énonçait le commissaire de l’exposition lors de la visite de presse mercredi. Il faut dire que l’oeuvre de la peintre est minuscule en nombre — 143 pièces, selon André Gilbert. Le MNBAQ présente une dizaine de peintures à l’huile et une série de dessins qui voyage rarement.

La collection Gelman, constituée de 300 peintures, n’a pas de lieu permanent où s’exposer, bien qu’elle l’ait été un certain temps dans la petite ville de Cuernavaca. Elle n’a pourtant cessé de s’agrandir, même depuis le décès de Natasha Gelman en 1998. Son mari, qui a fait fortune comme producteur de cinéma, est mort douze ans avant elle.

Leurs trésors n’ont pas cessé de voyager. Le MNBAQ serait, selon son directeur Jean-Luc Murray, le 58e musée à accueillir l’exposition. Une exposition modulable : « chaque musée est libre de l’adapter à sa manière. J’ai vu la même expo l’an dernier à Nashville ; elle avait cinq sections. Ici, il y en a 19 », dit André Gilbert.

Le commissaire s’est permis de faire des ajouts. Les plus spectaculaires, par ses dimensions, sont des reproductions des murales de Diego Rivera, autorisées par le gouvernement mexicain, chien de garde de son oeuvre. Un lot plus consistant d’une cinquantaine de photographies a été prêté par Throckmorton Fine Art, galerie new-yorkaise consacrée à l’Amérique latine.

« Ça nous permet d’avoir une exposition plus riche, dit le commissaire au sujet de ces ajouts. Les photos de la galerie sont des documents qui permettent de mettre en parallèle la vie et l’oeuvre de Kahlo, qui sont intimement liés. Si on présentait cette artiste à travers seulement les peintures, il manquerait un élément essentiel. »

 
Photo: Collection Jacques et Natasha Gelman d’art mexicain du XXe siècle et la Vergel Foundation / Via le MNBAQ Diego Rivera, «Paysage avec cactus», 1931

Bain de créativité

Ce qui frappe d’emblée dans les salles du pavillon Lassonde, c’est la prédominance de la figure de Kahlo. Comme cible de quantité de photographes, dont Edward Weston, Manuel Álvarez Bravo, Gisèle Freund ou encore Nickolas Muray, auteur de clichés en couleur. Ou comme sujet de son propre regard, ou encore comme motif évoqué par les vêtements traditionnels que les Gelman ont aussi collectionnés.

L’artiste aux grands sourcils, consciente de la fabrication de son personnage, n’a cessé de mettre de l’avant son identité métissée, sa beauté ou sa santé fragile. Dès la première salle, la seule consacrée à la peinture de Rivera, c’est elle qui crève l’écran par le biais d’un film muet.

Le propos de l’exposition, qu’il pointe un couple de collectionneurs ou parle d’art mexicain, apparaît presque futile. Le MNBAQ a néanmoins tenu à inclure une pléthore d’artistes clés, tels que les deux autres grands muralistes, José Clemente Orozco et David Alfaro Siquieros. Or, autant eux que les Rufino Tamayo, Carlos Mérida ou María Izquierdo, l’autre rare femme peintre de ce lointain Mexique, font pâle figure.

 
Photo: Collection Jacques et Natasha Gelman d’art mexicain du XXe siècle et la Vergel Foundation / Via le MNBAQ Frida Kahlo, «La jeune mariée épouvantée en voyant la vie ouverte», 1943

On comprend cependant que Frida Kahlo a baigné dans un formidable bain de culture et de créativité. Que toute cette collection (re)constitue une sorte de famille d’artistes — l’amitié réunissait beaucoup d’entre eux. On constate par le fait même que la seule présence de peintures (de Kahlo) aurait créé un vide au sein de ces salles si vastes.

La scénographie, forte en couleurs et en motifs rappelant le paysage ou des étranges arches,contribue aussi à remplir les espaces. Et puis André Gilbert a osé faire de la boutique une salle d’exposition. Certes, la postérité de Kahlo passe aujourd’hui par sa présence en livres, en figurines, en casse-tête. Mais le MNBAQ est-il musée d’art ou de produits dérivés ?

Dans ce parcours se terminant dans la « Fridamania », le commissaire réussit quand même quelques coups d’éclat. Des petits ensembles photographiques qui, s’ils n’offrent pas un sous-thème — quatre images autour de Kahlo et le miroir —, parviennent à quitter l’aura de l’artiste fétiche. Deux cas sont emblématiques : les oeuvres du père de l’artiste, Guillermo Kahlo, photographe d’églises, et surtout le face-à-face entre les tirages platine du géant Manuel Álvarez Bravo et les argentiques de sa femme, ou ex, Lola Álvarez Bravo. Il n’y a pas que le couple Kahlo-Rivera qui mérite l’attention.

Notre journaliste a séjourné à Québec à l’invitation du MNBAQ.

Frida Kahlo, Diego Rivera et le modernisme mexicain

La collection Jacques et Natasha Gelman
Au Musée national des beaux-arts du Québec, du 13 février au 18 mai.