L’être-réseau

Anton Bequii, «L’œil qui voit tout», Delhi, Inde, 2015
Photo: Anton Bequii Anton Bequii, «L’œil qui voit tout», Delhi, Inde, 2015

Le photographe Benoit Aquin a découvert il y a quelque temps un artiste, artiste des arts visuels, mais qui est aussi écrivain : Anton Bequii. En tant que présentateur de son œuvre, de « commissaire », Aquin a même décidé de lui consacrer un livre à la fois étrange, fantastique et fabuleux.

La page couverture est déjà intrigante, aux motifs abstraits s’inspirant de ses tissus moirés, comme pouvaient en être parés certains ouvrages du XIXe siècle. Cela ressemble à la fois à une carte topographique ou à un réseau d’ondes magnétiques qui serait rendu visible. Dans sa structure interne, l’ouvrage est tout aussi curieux, se présentant comme un hybride, collage de différents genres entremêlant des images documentaires et des réflexions philosophiques…

Plus précisément, cet ouvrage inclut des photos prises à travers le monde entier, dont certaines retravaillées à l’ordinateur et qui prennent des allures magiques, mais aussi simplement des photos de livres ouverts offrant des passages soulignés et quelques idées à notre lecture. Aquin a de plus incorporé des lettres échangées par Bequii avec une certaine Elena. Le tout forme un réseau de liens que le lecteur devra tisser ou détricoter pour imaginer des éléments manquants entre ces fragments.

Le personnage de Bequii lui-même est curieux. Nous ne savons pas beaucoup de choses sur lui. Son prénom évoque les pays de l’est de l’Europe. Mais c’est à peu près tout ce que nous apprenons sur lui. Il restera volontairement énigmatique. Son écriture l’est aussi. Ses textes sont tiraillés entre des passages évoquant des théories complotistes sur le 11 Septembre et des réflexions passionnantes sur la montée de la peur, le tout avec en trame de fond l’omniprésence des technologies dans le quotidien et leur instrumentalisation par le pouvoir.

Comme le titre l’indique, ce livre traite de La dimension éthérique du réseau, du rayonnement du système réticulaire de la technologie téléphonique, du wifi et de la toile Internet, rayonnement envahissant, étouffant, auquel il est de plus en plus difficile d’échapper. Comme une lettre à Elena l’indique, nos vies sont dominées par la « dictature de l’efficacité ». La société contrôle cette efficacité grâce à l’omniprésence des technologies. Grâce à ces technologies, à tout moment de la journée, nous devons toujours produire plus.

Certains pourraient simplement voir dans cet ouvrage une énième attaque contre la technologie et son pouvoir aliénant. Mais c’est beaucoup plus que ça. Il s’agit d’un livre sur la mort, sur le désir de trouver une forme d’expression et d’art qui redonnerait une parole vivante aux textes et aux images figées, fixées dans leur matérialité. Le sujet ne date pas d’hier, mais il prend de nos jours une force particulière.

L’être morcelé

C’est justement parce que ce livre, ces textes et ces lettres savent nous faire naviguer entre des moments angoissants et des moments de réflexion plus philosophique qu’ils réussissent à faire ce dont ils rêvent, à redonner de la vie à l’image ou au texte. Les lettres de Bequii sont parfois angoissantes, choquantes, parfois réconfortantes, parfois même séduisantes. Bequii fait référence à Jacques Ellul, qui, dans ses livres Propagandes de 1962 et La technique ou l’enjeu du siècle de 1954, expliquait comment le pouvoir, dans une forme de propagande douce, arrive à faire accepter aux citoyens les technologies comme outil d’intériorisation de la soumission au système économique.

Du coup, nos identités se trouvent atteintes. Nous devenons des êtres fragmentés, effectuant de plus en plus de tâches, ne pouvant plus retrouver une forme de plénitude ou d’intégrité psychologique.

Le lecteur attentif aura bien sûr compris que cet Anton Bequii est en fait l’alter ego, l’anagramme artistique de Benoit Aquin, un personnage qui lui permet de plonger dans une forme d’autofiction féconde, lui donnant les moyens d’explorer de nouveaux sentiers artistiques et intellectuels. Cela lui donne la possibilité de nous faire ressentir cette question de la fragmentation identitaire dont il sait parler avec force.

Un livre très réussi et très intelligent. 

Benoit Aquin, en galerie

Ces jours-ci, à la galerie Hugues Charbonneau à Montréal, en plus de pouvoir y retrouver ce livre, l’amateur pourra voir une oeuvre de Benoit Aquin dans l’exposition Trames narratives, qui s’intéresse aux questions des stratégies narratives en art contemporain. Aquin y présente une oeuvre intitulée L’oeil qui voit tout (2015), merveilleuse photo aux allures psychédéliques. Dans cette expo, vous retrouverez aussi des peintures de l’artiste Moridja Kitenge Banza ainsi que des tableaux et collages de Cindy Phenix. Jusqu’au 22 février.

La dimension éthérique du réseau par Anton Bequii

Benoit Aquin, Éditions photosynthèses, Arles, 2020, 226 pages