«Positions»: le bunker occupé par Nicolas Grenier 

Vue de l’exposition «Positions», de Nicolas Grenier, à la galerie Bradley Ertaskiran
Photo: Atelier Nicolas Grenier Vue de l’exposition «Positions», de Nicolas Grenier, à la galerie Bradley Ertaskiran

De la récente fusion entre son galeriste Antoine Ertaskiran et la Parisian Laundry, Nicolas Grenier sort doublement gagnant. Il fait partie des artistes retenus et présente le premier un solo dans le bunker, cet espace en béton brut si caractéristique de l’ancienne buanderie occupée par l’ex-Parisian Laundry et où la nouvelle galerie Bradley Ertaskiran a choisi de s’installer. L’artiste a fait du caractère industriel marqué de cet espace l’occasion d’affirmer davantage l’aspect installatif de son travail qui, depuis près de 10 ans, se compose surtout de peintures.

Cette avenue a des précédents dans son parcours. Vient à l’esprit l’installation qu’il a présentée à la Biennale de Montréal en 2014, où sa peinture avait pour écrin une pièce bien à elle, créant un espace immersif distinct. L’année passée, à l’Art Gallery of Alberta, en tant que finaliste pour le Québec du prix Sobey, Grenier a construit des présentoirs colorés intégrant du mobilier dans un environnement plus englobant, voire fonctionnel.

L’actuelle exposition est dans cette veine particulière qu’il faut souligner puisqu’elle est porteuse d’un tournant dans la pratique de l’artiste. Celui-ci minimise l’autonomie des tableaux pour impliquer les visiteurs avec tout leur corps en sollicitant même leur participation au moyen d’un questionnaire à remplir.

Marché aux illusions

Du reste, les peintures sont toujours au rendez-vous avec leur impeccable exécution sans trace du pinceau. Les surfaces lisses arborent des paysages abstraits faits d’étendues chromatiques finement travaillés en aplat ou en dégradés subtils où s’inscrivent les axes de diagrammes et les courbes de flèches. Dans un jargon emprunté à différentes idéologies, des mots et des phrases se lisent sur les toiles épousant un style proche du design et du marketing. Ces stratégies visuelles se présentent à tort comme des systèmes de vérité, des cadres définissant notre monde.

Avec leurs atours chromatiques, les toiles séduisent à la façon du marché aux illusions qu’elles semblent critiquer. Elles schématisent des prises de position pour des valeurs et des croyances, mais déroutent encore davantage, exprimant plutôt la désorientation profondément ressentie en cette époque trouble où les discours en faveur du progrès et de la croissance signifient plus que jamais une menace pour l’humanité.

Alors que les espaces rationnels étaient la prédilection de l’artiste, des motifs biomorphiques apparaissent dans certaines œuvres. Une tache irrégulière flotte dans Echo (2018), tandis qu’une main étire des doigts longilignes dans Monument for those who (and others) (2018-2020). L’artiste dit d’ailleurs s’être fait violence pour introduire dans ses toiles de tels motifs, s’obligeant même à renouer avec les bases du dessin au fusain. Ce retour insuffle une énergie nouvelle à la démarche.

Grenier est connu pour le soin maniaque porté au « faire » des œuvres — dans l’application calculée de couleurs uniques, de patients mélanges propres à chacun des tableaux —, propension qui se vérifie jusque dans les dispositifs construits pour les présenter et leur intégration méthodique à l’espace. Les découpes irrégulières sont au demeurant assumées là aussi, selon une filiation digne du dadaïste Hans Arp.

Enquête

Les formes organiques adoptées ne sont pas innocentes en voulant se rapprocher des corps humains évoqués en filigrane dans les œuvres. Loin des projections abstraites et nécessaires qu’ils prétendent être, les diagrammes et les systèmes qu’ils représentent ont bien des effets dans le réel sur les personnes, sous les formes de l’exclusion, de l’intolérance et du racisme, par exemple.

L’installation vous fera parcourir l’espace avec une attention avivée pour chaque détail. Les différentes positions adoptées font écho aux positionnements idéologiques soulevés dans les toiles. L’artiste invite à les considérer plus concrètement au moyen d’un questionnaire, une méthode lancée par l’artiste conceptuel Hans Haacke dès les années 1970, comme le rappelait récemment une importante rétrospective lui étant consacrée au New Museum (New York). Comme lui, d’ailleurs, Grenier, traque les systèmes de pouvoir, à commencer par celui de l’art, ce qu’il tente d’exposer par son dispositif.

Bradley Ertaskiran, en position

La nouvelle famille réunie par la fusion des galeries Antoine Ertaskiran et Parisian Laundry compte 20 artistes, dont un échantillon est donné à voir dans l’exposition de groupe Cause à effet. Le ton est donné avec un accrochage sobre et raffiné qui intègre aussi des pièces d’artistes invités, dont celles de Jeremy Shaw. Ces choix pour son envol dévoilent en un sens le positionnement souhaité par la galerie. Jusqu’au 7 mars.

Positions 

De Nicolas Grenier. À la galerie Bradley Ertaskiran, 3550, rue Saint-Antoine Ouest, jusqu’au 7 mars.