«Yujiapu»: illusions chinoises

La verticalité de l’image rompt avec les habituels formats.
Karl Lemieux La verticalité de l’image rompt avec les habituels formats.

On dit de Yujiapu (ou Yujiabao) qu’elle sera un jour un mini-Manhattan. Ce quartier d’affaires créé de toutes pièces à Tianjin, quatrième ville de Chine, située à 100 km de Pékin, tarde cependant à naître, tant l’affaire en est une… monstrueuse ? Qu’il en ait coûté 200 milliards de yuans, soit 40 milliards de dollars, à bâtir tours et gratte-ciel ne devrait pas étonner lorsqu’on sait que de cette course aveugle vers le plus gros, le plus fou, le géant asiatique est un des leaders.

À la Cinémathèque québécoise (CQ), Yujiapu désigne un projet (terminé, lui) de Karl Lemieux. L’artiste, qui ne manque pas d’ambition (il accumule plus de 400 performances de projections sur pellicule 16 mm), a tourné des images dans ce pseudo-New York chinois. Le résultat reproduit, à hauteur d’œuvre expérimentale, le caractère mégalomane de la cité fantôme.

Depuis le début des années 2000, Karl Lemieux pratique ce qui pourrait être qualifié d’exploration filmique. Il ne s’agit pas seulement de films, bien qu’il en ait réalisé plusieurs, y compris le long métrage de fiction Maudite poutine (2016). C’est du cinéma dans sa plus pure expression, c’est-à-dire un enregistrement d’images et leur projection animée créant l’illusion de mouvement.

Yujiapu ne déroge pas à la règle. Présentée sous la « simple » forme d’une installation à un écran, l’œuvre fait néanmoins exploser le genre. La verticalité de l’image rompt avec les habituels formats. Si Lemieux s’inscrit ainsi dans les innovations d’une lointaine Expo 67, où l’on testait le « cinéma élargi » (les balbutiements de la technologie IMAX, notamment), sa proposition n’est pas désincarnée.

Pendant les neuf minutes de la projection, la sensation de monter (et de descendre) dans les hauteurs d’un gratte-ciel ne disparaît pratiquement jamais. L’artiste n’a pas fait que filmer selon des mouvements de caméra parallèles aux bâtiments. Il crée aussi le phénomène en juxtaposant des images identiques. Il faut dire qu’il est aidé par ces architectures qui, en vrai, sont construites sur une répétition sans fin des mêmes motifs, lignes verticales autant qu’horizontales.

Karl Lemieux ne s’est pas seulement servi des vues aériennes qu’il a captées sur place. Il exploite également celles de son écran. C’est comme s’il avait filmé ses propres images, sa propre pellicule. Sous l’œil de la caméra défilent une série de photogrammes, dans un mouvement en longueur, créant cette illusion de déplacement vertical. La bande sonore de BJ Nielsen contribue, elle, à nous plonger dans une cité en chantier.

Le procédé de nature homérique — pourquoi faire simple quand ça peut être si compliqué, non ? —, inclut du travail en numérique et en analogique sur support 16 mm, puis un transfert en Cinémascope 35 mm. Cette suite de reproductions, pour ne pas dire de copies, des mêmes images s’offre en écho à ce qui naît au prix de grands efforts en Chine. Il n’y a pas que Manhattan qu’on reconstitue, mais des Venise, des Paris, des quartiers autrichiens, bavarois, londoniens, nommez-les. En Chine, une copie identique de Las Vegas, avec ses faux canaux, sa fausse tour Eiffel, aurait poussé qu’on ne serait pas surpris.

La superficialité en taille réelle prend le sens, dans le format filmique de Karl Lemieux, d’une dénonciation bien déguisée de la mégalomanie planétaire. L’artiste montréalais ne fait que son travail d’artisan, lui qui trouve encore mille usages à sa matière première, la pellicule, tuée et enterrée plus d’une fois.

La salle Norman-McLaren est occupée par un impressionnant dispositif de projection pour du 35 mm. L’objet et la pellicule bien pendante ne sont pas muséifiés ici. L’ensemble sert réellement à diffuser Yujiapu. Sauf que pour des raisons de conservation, la machine ne marche qu’en soirée, après 16 h. Le public qui se présente de jour doit se contenter de la version numérique.

 

Yujiapu 

De Karl Lemieux, à la Cinémathèque québécoise jusqu’au 16 février.