Un monde déchiré au MAC

Image tirée de «Love Is the Message, the Message Is Death» d’Arthur Jafa (2016). Avec la permission de l’artiste et du San Francisco Museum of Modern Art.
Photo: MAC Image tirée de «Love Is the Message, the Message Is Death» d’Arthur Jafa (2016). Avec la permission de l’artiste et du San Francisco Museum of Modern Art.

C’est une œuvre remarquable. À la fois inspirante et déchirante. Une œuvre remplie d’espérance, mais qui vous tirera aussi des larmes de désespoir. La vidéo Love Is the Message, the Message Is Death (L’amour est le message, le message est la mort) de l’artiste Arthur Jafa, présentée ces jours-ci dans une salle du sous-sol du Musée d’art contemporain (MAC), résume bien notre moment historique. Même si elle a été réalisée en 2016 avant l’élection de Trump, elle montre bien la situation actuelle où les meilleures et les pires choses semblent pouvoir se produire. Une époque qui est une sorte de contrecoup, de désir de revanche d’une Amérique profonde qui n’a toujours pas accepté qu’il y ait eu un premier président noir.

C’est une courte œuvre vidéo, durant moins de huit minutes. Mais elle est comme une déferlante d’images et de mots, un barrage cédant et laissant se déchaîner une suite de séquences visuelles et de paroles fracassantes. Une sorte de logorrhée verbale et optique. La partie narrative est assurée principalement par une chanson du musicien, chanteur hip-hop et rappeur Kanye West, Ultralight Beam, une pièce marquante, inspirée des gospels. Il s’agit d’une sorte de prière insistante, une supplique adressée à Dieu. Une forme de manifeste déchirant qui semble à la fois célébrer Dieu et douter de celui-ci. Pour ceux qui ne la connaîtraient pas, je me permets de vous en citer un extrait qui donne le ton :

J’essaie de garder la foi

[…]

Alors, pourquoi envoyer de l’oppression et non pas des bénédictions ?

Pourquoi, oh pourquoi tu me fais mal ? (Plus)

Vous persécutez les faibles

Parce que cela vous fait vous sentir fort

(Pour sauver) Je n’ai pas beaucoup de force pour me battre

Donc, je regarde la lumière

(Guerre) Pour que ces torts deviennent raison

La tête haute, je regarde la lumière

Un artiste sombre et lumineux

Comme le dit le texte de présentation, Arthur Jafa, artiste né en 1960 au Mississippi, souhaite « réaliser un cinéma noir qui ait la puissance, la beauté et le détachement de la musique noire ». Avec cette œuvre, il y est arrivé. Jafa, qui a déjà réalisé plusieurs vidéoclips et qui fut directeur photo pour bien des films, maîtrise avec brio l’art du montage entre la musique et des passages narratifs, entre la musique et les images, mais aussi entre les images elles-mêmes. Jafa sait manier le chaud et le froid, le rêve et la réalité.

Vous y verrez des moments où la condition des Noirs états-uniens semble s’être améliorée, ou tout au moins remplie d’espoir et de lumière. Vous y regarderez des images de films ayant capté les marches pour les droits civiques dans les années 1960, des films avec Martin Luther King, Malcolm X, Jimi Hendrix, Mahalia Jackson, Louis Armstrong, Beyoncé… Mais vous y verrez aussi Barack Obama chantant le cantique Amazing Grace en 2015 à Charleston, alors qu’il rendait un hommage à Clementa Pinckney, pasteur noir tué avec huit de ses paroissiens par Dylann Roof, un suprémaciste blanc.

 
Photo: MAC Image tirée de «Love Is the Message, the Message Is Death» d’Arthur Jafa (2016). Avec la permission de l’artiste et du San Francisco Museum of Modern Art.

Vous serez même confrontés directement à des scènes de violences envers les Noirs, images tirées parfois simplement de reportages télé ou de vidéos publiées sur YouTube. Il en est ainsi de cet extrait vidéo dans lequel nous voyons clairement Walter Scott se faire tuer, en 2015, d’une balle dans le dos par un policier, Michael Slager. Et dans cette œuvre de Jafa, vous verrez beaucoup d’images de violences policières. Beaucoup, beaucoup trop… À un certain moment de cette vidéo, un enfant crie à sa mère ces mots qui pourraient tout à fait devenir le nouveau leitmotiv pour tout homme de bonne volonté aux États-Unis : « Wake up ! »

Nous aurions aimé en voir plus de cet artiste. La présentation de cette vidéo aurait été une belle occasion de découvrir une production complexe, riche et intelligente. Depuis son expo solo chez Gavin Brown Enterprise à New York en 2016, Jafa a su captiver l’attention du milieu des arts visuels. Une plus grande exposition de cet artiste aurait été passionnante à Montréal. D’autant plus que la moitié des salles du MAC sont fermées. Nous ne savons plus qui trop blâmer pour ce musée à moitié ouvert, mais ce qui est sûr, c’est que c’est une situation désolante. Heureusement, cette œuvre saura émerveiller le visiteur.

Espérons que la lumière sera au bout du tunnel de notre époque obscurantiste.

Love Is the Message, the Message Is Death

D’Arthur Jafa. Commissaire : Lesley Johnstone. Au Musée d’art contemporain, jusqu’au 1er mars .