1932-2020: John Baldessari, pop départ

Peintre reconverti dans l’art conceptuel, et notamment adepte des collages et des détournements de photos, il avait construit sa carrière en dehors des sentiers battus. Sur notre photo: l’artiste devant son œuvre intitulée «Prima Facie (Third state): From Aghast to Upset», en 2010.
Photo: Timothy A. Clary Agence France-Presse Peintre reconverti dans l’art conceptuel, et notamment adepte des collages et des détournements de photos, il avait construit sa carrière en dehors des sentiers battus. Sur notre photo: l’artiste devant son œuvre intitulée «Prima Facie (Third state): From Aghast to Upset», en 2010.

Quel artiste américain était suffisamment célèbre pour apparaître dans un épisode des Simpson, être décoré par Barack Obama de la National Medal of Arts et être immortalisé par David Hockney, auréolé d’un collier de barbe typique des grands sages ? L’artiste John Baldessari est cette immense figure de l’art américain, à la fois immense en taille, mais aussi colossal en influence et en réputation. Il est mort jeudi à l’âge de 88 ans, à Venice, quartier balnéaire de Los Angeles, où il avait son atelier. Lion d’or pour l’ensemble de son oeuvre lors de la 53e Biennale de Venise en 2009, John Baldessari laisse derrière lui des photocollages, des gravures, des livres d’artiste, des vidéos, des films et des performances, à l’intersection de la peinture, de la photographie, du collage et du texte. Considéré comme un pilier de l’art conceptuel — il trouvait le terme trop étroit à son goût —, l’artiste a trouvé sa signature dans l’appropriation de vieux clichés, de photogrammes de films hollywoodiens et de séries B achetés pour une bouchée de pain dans une librairie à Burbank.

Naviguant hors des routes toutes tracées, Baldessari a réalisé une synthèse entre le pop et le conceptuel, la peinture et la photo, le noir et blanc et les couleurs pétantes, les mots et les images, l’humour et le sérieux, la poésie et les slogans. Son art de l’entre-deux, paradoxalement fait de dépouillement et de chocs visuels, de découpages grossiers — nez, sourcils, hippopotame, canard — et de collages subtils, a trouvé une évidence graphique et un style reconnaissable entre tous. Dans ses oeuvres les plus célèbres, les personnages sont masqués par de gros confettis bleus, jaunes et rouges, et ses compositions balafrées d’aplats pétards (il s’est inspiré d’autocollants pour les prix, utilisés dans les magasins). Anticipant la Picture Generation — cette cohorte d’artistes qui revisitent la photographie dans les années 1980 —, John Baldessari est passé maître dans l’art des palimpsestes visuels, vidant les photos existantes de leur sève initiale pour mieux insuffler la sienne et convier le spectateur à un festival du regard insolent. Amateur de pieds de nez, il empruntait allègrement aux autres artistes (Warhol, Sol LeWitt, Pollock…) pour mieux les détourner. Ces dernières années, Baldessari était si demandé qu’il a orné en 2014 des robes pour Yves Saint Laurent, en collaboration avec Hedi Slimane.

Crématorium et biscuits

L’art du recyclage, de faire du neuf avec du vieux, John Baldessari l’a sans doute appris dès l’enfance auprès d’un père ingénieux qui ne jette rien et court après le travail pendant la Grande Dépression. Né en 1931 dans la ville de National City en Californie, d’une mère danoise et d’un père italien, le jeune Baldessari grandit dans une famille qui cultive fruits et légumes, pratique le compostage et élève poulets et lapins. Formé à l’art au San Diego State College, sur les campus de l’Université de Californie à Berkeley et à Los Angeles, le jeune homme se destine à la peinture, après un diplôme obtenu en 1957. Mais un geste radical réoriente son oeuvre : en 1970, il met le feu à 13 années de peinture abstraite. Aidé par quelques étudiants, il passe un faire-part de décès dans le journal et se rend au crématorium de San Diego avec ses toiles réalisées entre 1953 et 1966, soit à l’époque quasiment l’ensemble de son oeuvre. Avec les cendres, il fabrique des biscuits qu’il enferme dans un bocal et met le reste des cendres dans une urne : l’oeuvre consiste alors en la recette des biscuits et une plaque de bronze avec les dates de naissance et de mort des tableaux incinérés. Geste duchampien et autodestructeur, The Cremation Project est aussi une oeuvre salvatrice. Avec elle, l’artiste rompt avec l’expressionnisme abstrait des peintres de l’époque (Jackson Pollock, Mark Rothko), se catapulte dans l’art conceptuel et tente une autre voie, par l’utilisation de photos et de textes sur toile. Il se forge aussi une sacrée réputation. Tout en faisant table rase du passé, le nouveau Baldessari fait aussi mine de se flageller, avec une oeuvre désopilante : sur une feuille, il copie en 1971 à la chaîne la phrase I Will Not Make Any More Boring Art (« Je ne ferai jamais plus d’art ennuyeux ») comme la promesse du mauvais élève indiscipliné, en plein repentir. Il déclinera ensuite cette oeuvre humoristique en vidéo, en installation et en papier peint.

Baldessari invente un art du jeu et de l’énigme

Dès les années 1960, le texte alimente son oeuvre. Pourfendeur de la commercialisation croissante de l’art des sixties, il professe des conseils aux jeunes artistes pour mieux vendre leurs oeuvres qu’il inscrit sur des toiles (Tips for Artists Who Want to Sell). Avec malice, il leur recommande de peindre des Madones, des bouquets de fleurs ou des natures mortes. Pour Baldessari, les mots et les images ont le même poids et doivent fonctionner de concert. Sur une toile où il se demande « qu’est-ce que la peinture ? » il écrit : « L’art est une création pour les yeux et ne peut être évoqué qu’avec des mots. » Grâce à ses juxtapositions, il invente un art du jeu et de l’énigme, sollicitant le spectateur par un dialogue constant.

Son plus fidèle public, il le trouve parmi ses élèves, car Baldessari a fait de l’enseignement un art, dès 1959, et ce, jusqu’en 2008. Engagé pour enseigner la peinture à la CalArts (alors qu’il vient tout juste de brûler ses oeuvres !), il donne un cours qui s’intitule le Post Studio Art et qui se déroule dans la rue et sur les collines autour de l’école : l’idée est que l’on peut faire de l’art n’importe où, sans atelier ni pinceau. Mike Kelley, David Salle, Tony Oursler, James Welling ou encore Matt Mullican sont ses élèves les plus connus, mais John Baldessari aura une grande influence sur des artistes comme Cindy Sherman ou Barbara Kruger. Comme le rappelle le New York Times, Baldessari considère ses élèves comme des artistes et leur conseille : « Ne regardez pas les choses — regardez entre elles », évoquant cette époque révolue où il y avait encore de la neige à la télévision à la fin des programmes. Un conseil utile pour sortir des sentiers battus que ses célèbres élèves ont suivi scrupuleusement. Et un programme à méditer, bien sûr…