Le monde et son double, par Emmanuelle Léonard

Emmanuelle Léonard, «En attendant le Twin Otter», 2019
Photo: Emmanuelle Léonard Emmanuelle Léonard, «En attendant le Twin Otter», 2019

Dans le cadre d’un programme d’arts des Forces canadiennes relancé en 2001, l’artiste Emmanuelle Léonard a suivi le déploiement de soldats dans l’Extrême-Nord, région que l’on nomme aussi le Haut-Arctique. L’expression est justifiée, étant donné qu’il n’existe pas vraiment de lieu qui soit plus au Nord. C’est d’ailleurs une des raisons de la présence de ces militaires. Ils assurent la présence, la capacité d’intervention, mais aussi la souveraineté du Canada sur le sommet du monde.

Dans les années 1950, le gouvernement canadien avait été jusqu’à reloger des Inuits par la force afin d’affirmer sa souveraineté sur la région. De nos jours, alors que la planète se réchauffe rapidement, le pôle Nord se révèle d’autant plus stratégique qu’il est convoité encore plus que jamais par la Russie, la Norvège, le Danemark et les États-Unis. Le gouvernement américain revendique d’ailleurs le passage du Grand Nord comme une route maritime internationale.

Emmanuelle Léonard nous présente ici des vidéos et des photos réalisées avec ces soldats en ces lieux peu cléments, mélangeant ces images à celles constituées avec des soldats et des mineurs, mais en Colombie. À lire ces lignes, le lecteur jugera certainement ce couplage comme étant des plus étonnant. Dans les faits, cela fonctionne très bien. Il faut dire que toute l’expo de Léonard s’articule autour de l’idée du dédoublement avec grande intelligence, en en faisant le thème même de son œuvre.

 
Photo: Emmanuelle Léonard Emmanuelle Léonard, «Travailleurs de la Mine de sel de Manaure», La Guajira, Colombie, 2019

Le monde de neige du Grand Nord fait ici écho à la brume d’une blancheur opaque qui enveloppe la base militaire placée sur la montagne Cerro Gualí ainsi qu’au désert de sel blanc recueilli par des ouvriers en Amérique du Sud. Les étendues de glace éblouissantes semblent défier notre regard, comme le font les incertains brouillards montagneux ou les surfaces salines. Autant au Nord qu’au Sud, les hommes affrontent donc des situations et des températures extrêmes.

Mais Léonard a poussé plus loin cette idée du double. Les vidéos qui constituent l’œuvre intitulée Opération Nunalivut sont présentées sur deux écrans en simultané montrant des images presque similaires. On cherche les différences… À ce diptyque vidéo font écho deux autres projections dans deux salles séparées, mais qui existent en parallèle. L’une, Impressions, Arctique, permet aux soldats d’expliquer leurs sentiments devant l’immensité du paysage nordique et une autre, Les motivations, traite — comme son nom l’indique — des raisons qui poussent les militaires à s’engager dans l’armée.

À voir cette exposition, le visiteur se posera des questions sur tous ces déploiements humains dans des conditions limites. Ces quelques poignées de soldats occupent-elles vraiment cette région immense ? Le jeu en vaut-il la chandelle ? Un des textes de présentation nous dit comment, en ces terres du Nord, où règnent parfois des températures de –50 degrés Celsius, le paysage devient « surréaliste » et « l’ennemi, un mirage ».

Ces images réalisées dans le Grand Nord le furent entre autres à Deception Bay… Toute une symbolique ! Il n’y a pas que les apparences qui peuvent tromper. Le réel peut aussi avoir des apparences d’illusion, de symbolique abstraite. C’est ce que Léonard souligne avec intelligence. Cette exposition se révèle finalement une installation photo et vidéo mettant en scène comment le monde symbolique se déploie, façonne un réel qui en finit par devenir plus indéfini que nous pourrions le croire.

Soulèvement infini

L’exposition Soulèvements, dont George Didi-Huberman est le commissaire, a voyagé à travers la planète de Paris à Mexico en passant par Barcelone, Buenos Aires, São Paulo et Montréal où elle fut organisée par Louise Déry à la Galerie de l’UQAM et à la Cinémathèque québécoise. Elle fut d’ailleurs un des événements de la scène artistique au pays en 2018. Et le catalogue de l’exposition qui est sorti récemment est aussi une très grande réussite, incluant des textes et des essais de Georges Didi-Huberman, Marta Gili, Louise Déry, Ariane De Blois, Jean-François Hamel, Nicole Brossard, Guillaume Lafleur… Un ouvrage de quelque 300 pages qui nous rappelle que l’esprit des révolutions ne meurt jamais et qu’il laisse des inspirations indélébiles dans notre imaginaire. Notons que le colloque à propos de Soulèvements qui s’est tenu le 7 septembre 2018 à Montréal fut filmé et qu’il est maintenant disponible sur le site de la Galerie de l’UQAM.


Paysages lumineux à Saint-Hyacinthe

Qu’ils soient de jour ou de nuit, les paysages de
Jocelyn Philibert sont d’une lumineuse précision. On pourrait croire que Philibert y signale le pouvoir de réalisme de la photo par elle-même, juste par la « magie » de sa mécanique.

Pourtant, très vite, ces images hyperréalistes, qui pourraient être perçues comme de simples prises de vue obtenues en un seul clic, se dévoilent tout autres… Elles laissent transparaître comment elles sont le produit d’un photomontage, d’un collage de morceaux d’images assemblées grâce à un logiciel de traitement d’image. Elles n’en sont pas moins d’une limpidité captivante, comme si chaque pixel scintillait.

Dans cette exposition, le visiteur pourra aussi entrevoir comment Philibert s’est fait connaître comme sculpteur, grâce à la présence d’une pièce de 1997.
 

Dimension lumière
De Jocelyn Philibert. À Expression, Centre d’exposition de Saint-Hyacinthe, jusqu’au 26 janvier. L’exposition rouvrira ses portes le 7 janvier.

Le déploiement

D’Emmanuelle Léonard. Commissaire : Louise Déry. À la Galerie de l’UQAM. L’exposition rouvrira ses portes le 7 janvier et s’achèvera le 25 janvier.