Françoise Sullivan, l'art devant soi

L’exposition «Mythe intemporel» est le sixième solo de Françoise Sullivan en sept ans à la galerie Simon Blais. Derrière elle, ses œuvres intitulées Hommage à Jean-Christophe no. 1 et Hommage à Jean-Christophe no. 2. © Françoise Sullivan /  SODRAC (2019).
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir L’exposition «Mythe intemporel» est le sixième solo de Françoise Sullivan en sept ans à la galerie Simon Blais. Derrière elle, ses œuvres intitulées Hommage à Jean-Christophe no. 1 et Hommage à Jean-Christophe no. 2. © Françoise Sullivan /  SODRAC (2019).

« Le problème, quand je monte sur l’échafaudage, c’est que je ne vois pas le bas du tableau. C’est difficile de prendre des décisions », confie Françoise Sullivan, décrivant une photo d’elle en train de peindre. L’image a été prise cet automne dans son atelier de Pointe-Saint-Charles, le quartier le plus ancien en ville après le Vieux-Montréal, selon ce cher Wikipédia.

L’échafaudage, pointe-t-elle, a quatre marches. Un défi, à son âge, se dit-on. Or, à la forme qu’elle affiche en ce vendredi 13 à la galerie Simon Blais, elle pourrait déplacer des montagnes qu’on ne serait pas surpris.

Du haut de ses 96 ans — elle est née en 1923 —, Françoise Sullivan est resplendissante, élégante, portée par des touches d’un bleu lumineux : celui de ses yeux, de son pendentif et de ce tableau qu’elle peignait sur la photo et dont la version définitive se trouve devant nous. Rieuse et d’agréable compagnie, un brin ensorceleuse même, la dame.

Celle qui s’est d’abord fait connaître par la danse respire la satisfaction du travail accompli. La revoilà au-devant de la scène. Après d’importantes rétrospectives en 2017 et 2018 — Hommage à la peinture, au Musée d’art contemporain de Baie-Saint-Paul, Trajectoires resplendissantes, à la galerie de l’UQAM, et Françoise Sullivan, au Musée d’art contemporain de Montréal —, elle rebondit avec une nouvelle production, née d’un intense travail en atelier.

« J’ai commencé au début d’octobre. Et j’ai travaillé sans arrêt. Tous les jours, du matin au soir », assure-t-elle. Et pour ceux qui doutent, elle précise : « J’ai une assistante pour les messages et les archives. Mais personne ne fait ça [manier le pinceau] pour moi. »

Hommage à un fils

Mine de rien, l’exposition Mythe intemporel est le sixième solo Sullivan en sept ans à la galerie Simon Blais. Excepté une rétrospective de ses pastels et une de ses sculptures, ce sont des œuvres fraîchement terminées qui en ont formé le noyau, comme pour l’actuelle expo. Depuis 2013, donc, beaucoup de travail neuf. À 90 ans passés !

La principale intéressée s’en étonne à peine. C’est son travail, sa vie, se justifie-t-elle. « Je ne comprends pas les gens qui décident de ne plus rien faire. Qui donc disait dernièrement qu’il se mettait à la retraite ? Rien faire. Mais pourquoi ? » demande celle qui reconnaît sa chance d’être en santé. Sa recette ? « Le plaisir de faire le travail. Ce n’est pas toujours facile. Je suis debout tout le temps et j’arrive à la maison [épuisée]. »

Je ne comprends pas les gens qui décident de ne plus rien faire. Qui donc disait dernièrement qu’il se mettait à la retraite ? Rien faire. Mais pourquoi ? [...] Le plaisir de faire le travail. Ce n’est pas toujours facile. Je suis debout tout le temps et j’arrive à la maison [épuisée].

Françoise Sullivan ne l’a pas eu facile depuis l’été. Un de ses quatre enfants est décédé des suites d’une brève maladie. Les tableaux réalisés depuis, du moins les sept intitulés Hommage à Jean-Christophe, sont l’expression du deuil d’une maman. « Je pensais à lui tout le temps. Je ne m’attendais pas à ça, raconte-t-elle, en retenant ses larmes. J’ai eu tellement une belle année que je me disais, avant que ça arrive : “Est-ce possible d’être si heureux ?” Et, pam ! »

Dans un long entretien publié lors de sa toute première expo chez Simon Blais, en 2008 — elle avait alors 85 ans —, elle expliquait à l’historien de l’art Serge Allaire sa compréhension du terme « inspiration ». « Ce pourrait être de commencer par quelques événements, quelque chose d’anodin, ou bien serait-ce un état d’esprit, une émotion, une pensée […] qui me presse à attaquer une toile blanche. »

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir

L’événement, l’émotion, cette fois, concernent la mort de Jean-Christophe. « C’était entendu avec Simon que j’avais une exposition le 27 novembre. Je me demandais quoi faire », avant que les pensées du fils prennent le dessus. Au retour d’un séjour en Italie, elle a attaqué la toile. Avec pour « loi » de débuter avec du noir.

La création, dans son esprit, demeure, même en période de deuil, source d’excitation. « Dans une vie qui n’offre pas de réponses, disait-elle en 2008, on reste seul face au mystère cosmique et ces moments d’émerveillement se reçoivent avec gratitude. Peut-être que le travail de l’art se résume à ça. »

Des marches d’escalier

Femme libre et active, Françoise Sullivan ne prétend pas vivre uniquement du présent. Le passé, juge-t-elle, aide, « comme des marches d’escalier ».

En février, 72 ans vont s’être écoulés depuis qu’une jeune femme prononçait une conférence intitulée « La danse et l’espoir ». Dans ce texte passé à la postérité parce qu’il a été inclus ensuite dans le manifeste Refus global, dont Sullivan est l’une des 15 signataires, elle dénonçait l’académisme, synonyme, pour elle, de décadence et de mort. « Heureusement, la vie a raison de la mort, clamait-elle. Les énergies, étouffées longtemps, trouvent le soin de se libérer par la suite, avec une fureur accrue. »

Elle ne renie pas ce texte, même si elle le trouve « tellement mal écrit ». Elle qui respire la vie ne regrette rien, sauf d’avoir mal organisé ses archives. Heureusement, elle peut se payer une assistante, maintenant que « ça va mieux avec la galerie ».

Françoise Sullivan affirme encore vouloir peindre, parce qu’elle « espère faire encore de meilleurs tableaux ». « Je sais que j’ai fait quelques choses assez bonnes au début. Comme Danse dans la neige. C’était héroïque », estime-t-elle. Sept tableaux en un mois à 96 ans, ça l’est aussi, non ? Oui, esquisse-t-elle, gênée, avant de riposter : « On verra ce que je ferai à 100 ans. »

Mythe intemporel 

De Françoise Sullivan. À la galerie Simon Blais, 5420, boulevard Saint-Laurent, jusqu’au 25 janvier.