Le père du photojournalisme au Québec s’est éteint

Le photographe Antoine Desilets souhaitait quitter ce monde avec son appareil-photo, qui le suivait partout, au cou.
Photo: Jeannine Alain Le photographe Antoine Desilets souhaitait quitter ce monde avec son appareil-photo, qui le suivait partout, au cou.

Il était le père du photojournalisme au Québec et, sans conteste un de ceux qui ont, à partir des années 1960, su démocratiser la pratique de la photographie au Québec. Antoine Desilets est mort jeudi soir, à l’âge de 92 ans, a annoncé son fils Luc Desilets, député du Bloc québécois.

En Amérique du Nord, Antoine Desilets fut une véritable vedette de la photographie. Dans les années 1960, il reçoit pas moins de 70 prix de photographie internationaux, dont celui de photographe de l’année du National Press Photographers Association. Le World Press Photo lui accorde aussi une mention spéciale. Ses livres se sont vendus à des dizaines de milliers d’exemplaires. Un fabricant japonais d’appareils l’utilisa un moment comme emblème pour assurer sa promotion avec sa figure toujours rieuse qui inspirait la confiance. Non sans raison, un prix de photojournalisme porte aujourd’hui son nom au Québec.

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Antoine Desilets et sa femme Jeannine, en 2016

Ses photos seront largement diffusées grâce aux journaux et aux magazines pour lesquels il travaille, à commencer par Perspectives, le magazine couleur de La Presse auquel il fut longtemps associé. Cela lui offre une grande liberté pour explorer de nouvelles avenues. « Le magazine me convenait mieux que le journal. J’avais le temps d’y développer un sujet et de rendre compte de mon travail à l’aide de plusieurs photos », nous expliquait-il à l’occasion d’une conversation. À Perspective, il se lie d’amitié avec Pierre Bourgault, au point de devenir le photographe quasi officiel du jeune parti indépendantiste que celui-ci dirige, le Rassemblement pour l’indépendance nationale (RIN). Les photos officielles de Bourgault sont presque toutes de lui, sans parler de multiples images de manifestations, dont celles de la Saint-Jean-Baptiste de 1968, durement réprimée par la police.

Succès de vente

Il publie aussi plusieurs livres, les premiers consacrés aux amateurs. Ses ouvrages paraissent au moment même où la photographie connaît, auprès d’un public nouveau, celui du baby-boom, un essor formidable. Les appareils-photo, désormais plus faciles à utiliser, encouragent ce type de publications dont Desilets sera le maître. Les livres de photos de Desilets vont d’ailleurs compter parmi les plus grands succès de vente jamais obtenus par l’édition canadienne-française. Combien d’exemplaires de ses livres vendra-t-il ? Des centaines de milliers, selon les différents indicateurs disponibles. Ses livres, chose certaine, ne quittent que rarement les premières places des palmarès des ventes. Desilets va aussi proposer des conseils pratiques par l’entremise de différents magazines.

L’instinct est chez lui aiguisé au possible. Prendre une photo devient pour lui une forme d’instinct sensible. Chaque pore de sa peau contient tout son équipement de photographe. « Je me souviens, racontait-il, être passé un jour avec ma voiture sous un arbre qu’un homme, installé sur une branche, était à émonder. Il m’a crié de me tasser de là parce que je risquais de me faire tuer. J’ai stationné la voiture un peu plus loin, juste le temps de le voir tomber de l’arbre. J’ai pris mon 4x5 et je suis arrivé en vitesse pour faire deux ou trois photos de son corps. Il était mort… »

Ses influences ? À ses débuts professionnels, dans les années 1950, il lit Life, alors de très loin le plus grand magazine de photographie du monde. Tous les grands photographes du temps y publient leur travail. Desilets tourne les pages de chaque numéro pour en analyser avec attention les photos publiées. « J’admirais en particulier le travail d’Andreas Feininger. En fait, j’admirais tellement son travail que je me prenais à rêver de passer mes jours et mes nuits avec ce gars pour parler de photo. Que je l’admirais ! Je ne l’aurai finalement jamais rencontré… »

Il aura aussi un oeil admiratif pour le travail d’Eugene Smith, de Robert Doisneau et d’Henri Cartier-Bresson. À Montréal, en 1968, il exposera à une occasion en compagnie de ce dernier.

Bien qu’au faîte de sa renommée, il quitte tout net dans les années 1970 le quotidien La Presse pour se joindre à la jeune équipe du journal Le Jour. « Je voulais travailler pour l’indépendance du Québec ».

Né en 1927 à Longue-Pointe, dans un quartier pauvre de l’est de Montréal, il appartient à une famille de 10 enfants. C’est la crise. Sa mère meurt en 1935. Son père, Sévère Desilets, n’y arrive pas. Six enfants sont placés. À Nicolet, tout juste à côté de l’orphelinat, il fait la découverte, au séminaire, du laboratoire de photo. C’est un choc. Pour lui, le révélateur affirme une sorte de magie du monde dont il ne se lassera jamais.

À sa sortie de l’orphelinat, il va d’abord travailler auprès des animaux de laboratoire du célèbre professeur Hans Selye de l’Université McGill. Ce bon vivant, toujours rieur, comme en témoigne ce penchant joyeux dans sa photographie, est peu intéressé par le travail sur le stress du professeur Selye… Il va plutôt s’inscrire à des cours de photographie par correspondance. À 18 ans, au sein de la Royal Canadian Air Force où il s’est engagé, il fait tout en son possible pour devenir photographe de l’armée. Il se retrouve plutôt à deux reprises au cachot pour insubordination, avant de pouvoir suivre une formation de photographe aérien.

Dans les années 1950, il va travailler pour une agence de photo dirigée par David Bier. « Lorsque j’avais terminé ma journée chez David Bier, je continuais toute la nuit à mon compte. Je partais avec ma voiture et mon équipement pour photographier la vie nocturne. » Une raison de son succès, dira-t-il, est qu’il ne quittait jamais son appareil. « Je dormais presque avec. Ce n’était pas un travail pour moi, la photographie. C’était une passion. »

Même très âgé, il continuait de photographier avec un petit appareil portatif et de diffuser son travail, légué aux archives nationales du Québec, par l’entremise d’expositions, ou, souvent au quotidien, sur les réseaux sociaux. Dans son travail, dira-t-il, il n’y aura toujours qu’un seul parti-pris, celui de la sincérité.

« Il est mort tellement lucide et serein », dit son fils Luc Desilets. « Ça s’est passé comme il le voulait, dans la dignité, et entouré d’un personnel médical extraordinaire et de toute sa famille. Il est mort avec son appareil-photo dans le cou, il le souhaitait. Il est mort avec un sourire. » Antoine Desilets souriait toujours.

Avec Leïla Jolin-Dahel

Le Québec réagit

Plusieurs organisations journalistiques, mais également des membres de la communauté culturelle et des personnalités politiques ont rendu hommage à Antoine Desilets sur les réseaux sociaux, jeudi soir, après l'annonce de son décès.

Au nom de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec, son président, Michaël Nguyen, a salué le travail de ce « monument de la photographie ».

L'Association des journalistes indépendants du Québec a également déploré le décès d'un « grand homme du photojournalisme ». 

« Tous les photographes professionnels et amateurs de l’époque argentique ont appris d’Antoine Desilets, a pour sa part noté l'élu conservateur Gérard Deltell sur Twitter. Adolescent, j’avais ma chambre noire et les livres de monsieur Desilets étaient mes livres de chevet. Respect et sympathies à la famille et aux proches. »

De nombreux internautes ont offert leurs condoléances aux proches de M. Desilets, soulignant son apport de « mentor » pour une génération de photographes et rappelant « l'immense collection de photos de notre histoire nationale » qu'il laisse en héritage.