Villeray, un décibel à la fois

Lancé à l’automne au moment de l’apparition dans l’espace public de petits panneaux ronds, le projet Villeray acoustique a la particularité de n’avoir aucune limite, ni en temps ni en distance. Chacun à son rythme, chacun à son coin de rue.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Lancé à l’automne au moment de l’apparition dans l’espace public de petits panneaux ronds, le projet Villeray acoustique a la particularité de n’avoir aucune limite, ni en temps ni en distance. Chacun à son rythme, chacun à son coin de rue.

Seul ou en groupe, hiver comme été, de passage ou chez soi, une ville et plus encore un quartier ou une rue s’expérimentent de multiples façons. Y compris les yeux fermés et les oreilles grand ouvertes ? Certainement, répondent Magali Babin et Chantal Dumas, artistes sonores.

Babin et Dumas, ou plutôt Dumas et Babin, sont les deux têtes du collectif dB — oui, oui, comme l’abréviation de décibel, soit « l’unité de mesure de l’intensité sonore ». C’est sous cette identité qu’elles se sont lancées dans un projet ambitieux, celui de nous faire vivre l’offre sonore de Montréal, un quartier à la fois. Et ça commence dans Villeray, lieu de résidence d’une des deux artistes.

Lancé à l’automne au moment de l’apparition dans l’espace public de petits panneaux ronds, le projet Villeray acoustique a la particularité de n’avoir aucune limite, ni en temps ni en distance. Chacun à son rythme, chacun à son coin de rue. Le parcours a ses repères (les panneaux), mais aucun autre support. L’acoustique du titre le dit : ici, la diffusion du son se fait par le biais de sa propre caisse de résonance.

Magali Babin le résumait en ces mots lors d’un échange par courriel : « Ce qui distingue ce projet de tous les autres dans le genre marche sonore, paysage sonore, c’est que l’accent est mis sur l’écoute SANS casque, SANS téléphone ou application, SANS rien d’autre que le dispositif audio le plus sophistiqué qui puisse exister : nos oreilles et notre sens de l’ouïe »

Un parc de quartier par-ci, le gros parc Jarry par-là, ou alors une artère commerciale, une ruelle ou la maison de la culture : les repères, ou points d’écoute, sont multiples. Il y en a une dizaine d’officiels, ceux mis en valeur par dB, et combien d’autres officieux.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir

L’acoustique de la Maison de la culture Claude-Léveillée est « transparente », car on distingue plusieurs « plans sonores ». Le « contraste » est la principale caractéristique de l’endroit. La marche d’un parc près de la rue Jarry vers un autre aux abords de la rue Crémazie invite à trouver l’endroit où la « rumeur » de l’autoroute Métropolitaine se fait perceptible. « Sauriez-vous reconnaître un sport uniquement par le son qu’il produit ? » demande pour sa part le panneau du parc Villeray.

D’un point à l’autre, les sons et bruits changent, d’une heure à l’autre aussi, selon la densité de la circulation automobile, la force des vents, la présence de piétons, etc. S’éveiller à toute cette animation sonore repose sur notre disponibilité d’écoute. Et entraîne au bout du compte une meilleure compréhension de la trame urbaine.

Ensemble, c’est mieux

Si l’expérience en solitaire de Villeray acoustique n’est pas sans intérêt, l’idée de dB est de stimuler « l’écoute collective », de rassembler autour d’enjeux urbains la population (locale, en premier lieu) et de discuter de qualité de vie. Des promenades en groupe sont organisées à l’occasion par les artistes, mais pas avant le printemps, comprend-on.

Reste que le quartier se vit tous les jours. Et que l’esprit d’échange demeure présent. D’abord, dB a travaillé en collaboration avec Espace projet, un centre d’artistes du quartier sans local de diffusion. L’arrondissement et certains de ces établissements ont aussi été pris à partie, à l’instar du patro Le Prévost, lieu de rassemblement en soi par la présence d’une bibliothèque, de plateaux sportifs, d’un centre communautaire.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir

Se retrouver en groupe et s’arrêter pour écouter, en silence, sans des appareils sur les oreilles, est en déjà un acte politique. En entrevue, Magali Babin et Chantal Dumas avançaient que « l’attention dirigée ensemble vers un cas ouvre la discussion ». Les points de vue, ou d’écoute, diffèrent nécessairement et mènent à parler des aspects tant positifs que négatifs du paysage urbain.

Bordé au nord par l’autoroute Métropolitaine, survolé par un corridor aérien et scindé par des boulevards routiers, le quartier a son lot de pollution sonore. Villeray acoustique donne le prétexte pour (se) rassembler et faire de cette communauté d’écoute une collectivité avisée.

Le site du projet (mtlacoustique.com) offre un riche complément à l’expérience de terrain. Non seulement y trouve-t-on une carte du quartier, idéale pour orienter les désorientés, mas on y détaille chacun des arrêts proposés. Et surtout, belle idée, on y propose un précieux glossaire et une riche bibliographie. Les effets sonores, par exemple, incluent le bourdon, la coupure, l’enveloppement, l’estompage, le masque et d’autres.

Pour Magali Babin, il était indispensable de « nommer » ce qu’on entend. « Mieux connaître son environnement, dit-elle, c’est le défendre, c’est chercher à l’améliorer » Quand vient le temps de dénoncer ou de critiquer, aussi bien savoir de quoi on parle. Les publicités sonores plus nombreuses sont-elles indispensables ? La route des avions est-elle incontournable ?

 
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir

Villeray acoustique

Collectif dB. Divers secteurs du quartier Villeray. En tout temps.