«Volte-face»: modèle et photographe

Cindy Sherman (née en 1954), «Photogramme sans titre no 62, 1977-<br />
2003», épreuve à la gélatine argentique, 2/10.
Photo: Musée des Beaux-arts de Montréal Cindy Sherman (née en 1954), «Photogramme sans titre no 62, 1977-
2003», épreuve à la gélatine argentique, 2/10.

Sur la photo prise par Laurie Simmons, en 1987, l’appareil photo prend toute la place. Il n’y a que deux jambes humaines qui en dépassent. Cette photo, intitulée L’appareil photo qui marche II, a été prise en hommage à Jimmy de Sana, le mentor de l’artiste, qui était alors atteint du sida. Et parce qu’elle exige du spectateur de prendre une distance par rapport à l’image qu’il regarde, elle est tout à fait emblématique de l’exposition de photographie Volte-face, présentée au Musée des beaux-arts de Montréal, qui regroupe des oeuvres de Laurie Simmons, de Cindy Sherman et de Rachel Harrison.

L’exposition est composée d’oeuvres de la collection de Carol et David Appel, sélectionnées par Mary-Dailey Desmarais, conservatrice de l’art moderne et contemporain au Musée des beaux-arts de Montréal. Carol Appel, qui est membre fondatrice de la fondation Modern Women, du Musée d’art moderne de New York (MoMA), et qui siège aussi au comité d’acquisition en photographie pour le MoMA, a d’abord apprécié les oeuvres de cette exposition en tant que féministe.

« Quand j’ai commencé à collectionner dans les années 1980, nous avions un autre point de vue, en tant que féministes. C’était à l’époque de Kate Millett et de Germaine Greer, disait mardi Carol Appel, à l’ouverture de l’exposition. À l’époque, notre point de vue était très différent de celui d’aujourd’hui. C’était très politique. »

Photo: Musée des Beaux-arts de Montréal Laurie Simmons, «L’appareil photo qui marche II (Jimmy l’appareil photo)», 1987

Au fil des ans, les femmes photographes ont pris l’appareil photo pour exprimer leur identité. « Cindy Sherman nous montre comment l’appareil peut créer l’image », dit-elle.

À travers toutes ses oeuvres, Cindy Sherman interroge en effet le pouvoir factice de l’image, puisqu’elle se met en scène devant son objectif, à travers différents personnages notamment inspirés des films des années 1950, qu’elle adore, ou même à travers des portraits historiques.

Au centre de l’exposition présentée au MBAM, on voit par exemple les photographies qu’elle a prises d’elle-même, inspirées de peintures classiques, comme Femme au bain de Rembrandt ou Fornarina de Raphaël. En vieillissant ses traits et en portant une prothèse qui alourdit ses seins ou qui la dote d’un ventre de femme enceinte, elle invite le spectateur à se mettre dans la peau de la femme qui pose.

Ode à la mise en scène

Mardi, le couple de collectionneurs David et Carole Appel a aussi annoncé qu’il faisait don de la série de photographies intitulée Murders and Mysteries, de Cindy Sherman, au Musée des beaux-arts de Montréal. Là encore, dans chacune des 17 photographies présentées au MBAM, c’est la photographe elle-même qui se met en scène, incarnant une série de personnages différents, inspirés de jeux de mystère, comme Clue.

Quand j’ai commencé à collectionner dans les années 1980, nous avions un autre point de vue, en tant que féministes. […] À l’époque, notre point de vue était très différent de celui d’aujourd’hui. C’était très politique.

L’un des indices dévoilant la mise en scène est précisément la présence sur la photo du cordon du déclencheur d’obturateur qui révèle le subterfuge. Enfin, une autre photo, tirée de la série Photogramme, n’a été développée que vingt ans après avoir été prise, parce que Cindy Sherman en avait égaré le négatif. Sur un plateau que l’on confond d’abord avec une scène, devant un éclairage aveuglant, se tient une femme assise. Peu à peu, la photographie dévoile plutôt le cadre intime d’une chambre ou d’un appartement.

Toute une salle de l’exposition est par ailleurs consacrée à l’oeuvre de Rachel Harrison Le voyage du beagle, inspirée du livre du même nom de Charles Darwin. Cette série de photographies, déployée dans un ordre précis et immuable, présente le visage, humain ou animal, tel que perçu à travers les âges, des antiques sculptures de pierre aux têtes de mannequins trônant dans les vitrines. La proximité de chacune des photographies laisse place à toutes sortes d’interprétations possibles.

D’abord sculptrice, Rachel Harrison s’est ensuite tournée vers la photographie. Le voyage du beagle est son projet photographique le plus ambitieux.

Volte-face

Au Musée des beaux-arts de Montréal jusqu’au 29 mars 2020