«Mille-feuilles»: la complexité d’un trait

François Morelli, «Soulèvements», 2019
Photo: Guy L’Heureux François Morelli, «Soulèvements», 2019

On associe souvent l’œuvre sur papier, notamment le dessin, à l’intimité, à la fragilité et même à la simplicité. Un trait et, pfiou, c’est fait. Sauf que le dessin peut aussi être monumental, solide, complexe. L’exposition Mille-feuilles. Quand le dessin a lieu, à la Maison des arts de Laval, rend compte de la multitude de voies et de formes qu’un trait, aussi simple soit-il, peut prendre.

Quinze artistes ont été réunis par l’historienne de l’art Lise Lamarche. Quinze dessinateurs, devrait-on dire, bien que certains soient connus comme sculpteurs (Michel Goulet, Louise Viger), comme peintres (Louise Robert, Trevor Gould) ou comme auteurs d’installations (Karilee Fuglem, Simon Bilodeau).

La professeure retraitée de l’Université de Montréal n’a pas emprunté sa nouvelle carrière de commissaire d’expos pour dicter un abrégé quelconque. Sa troisième expo en six ans n’a rien de didactique. Pas de sous-thèmes, pas de panneaux indicateurs, pas de parcours déterminé. Comme le dessin, Mille-feuilles est libre d’usage.

L’âme d’historienne de la commissaire ne s’exprime que dans les références qu’elle cite dans l’opuscule de l’expo. Elle se montre même redevable envers ceux qui l’ont précédée en proposant une « petite liste (vraiment trop courte) » d’expositions de dessins au Québec.

Subjective, voire passionnelle, plutôt que théorique, la sélection inclut des « figures tutélaires » en Suzanne Pasquin et André Jasmin, deux artistes qui ont transmis à Lise Lamarche « la connaissance du fusain, de la gouache et de la transparence ». Elle honore aussi deux cas récents d’art public (son expertise comme chercheuse) sur le territoire lavallois (lieu de sa résidence). Ceux-ci concernent les œuvres de l’amphithéâtre voisin de la Maison des arts inauguré en 2017, notamment celle de feu Louise Viger, que l’expo salue dès son seuil.

Papiers, tissus, tampons…

Deux « traits » traversent Mille-feuilles : la richesse des matériaux et l’importance du processus de création. « Quand le dessin a lieu », il n’a pas nécessairement lieu sur une feuille de papier. Sur mille plutôt, ou sur cent, comme chez Stéphanie Béliveau et ses photocopies recto verso. Ou sur un nombre imprécis de pages, comme dans le carnet de travail de François Morelli — le dessinateur de l’expo.

Les feuilles, elles, ne sont pas qu’en papier. Pour les jeux de lumière, d’ombres et d’invisibilité de son installation aérienne Sans titre (waves), Karilee Fuglem utilise du polyester. Jannick Deslauriers dessine, elle, un paysage de fils électriques avec du tulle, de la soie et du plastique pour sa sculpture Ligne brisée.

Au-delà de la question des matériaux, peut-être même à cause de cette question, Mille-feuilles ne fait abstraction ni des outils (les tampons encreurs chez Morelli ou chez Louise Robert) ni du mobilier d’appoint. Dans le cas de En répétition, d’Anthony Burnham, il ne s’agit pas seulement d’un présentoir contenant des œuvres, mais de « dix dessins et une sculpture ». Parler outils et mobilier, c’est évoquer l’atelier et, donc, le travail derrière l’œuvre.

Protocolaire, le dessin ? Il suit à tout le moins certains rituels. Autre dessinatrice émérite, Renée Lavaillante affiche son processus de création aux côtés de l’œuvre terminée, preuve que l’une ne va pas sans l’autre, preuve que l’un et l’autre sont d’égale importance.

Au sujet de Ce que la main a vu…, Lavaillante écrit : « Cycle de travaux à l’aveugle. Il y aura trois chutes de petits galets. À trois reprises, je remplacerai chaque galet par un gaufrage, puis tenterai, à tâtons et les yeux clos, de retrouver ces saillies. Le crayon marque cette recherche à l’aveugle. »

Le travail à l’aveugle a été un procédé marquant au début de la carrière de Raphaëlle de Groot, artiste de la collecte et de la rencontre. Ses Dévoilements (1996-2001), à la fois stage dans une réserve muséale et portraits de religieuses, n’auraient pas été possibles sans le protocole qu’elle a imposé, à elle et aux membres d’une congrégation. « Je les dessinais à l’aveugle pendant qu’elles, à l’aveugle, dessinaient une couronne de profession », explique un des cartels de De Groot.

La mise en place de toutes ces aventures exploite quelques points communs. Le travail en série, ou exercice « en répétition », rapproche ainsi Burnham de De Groot, ainsi que des aquarelles de Trevor Gould ou celles, presque miniatures, de Jean-François Lauda. Malgré quelques murs diviseurs, la salle d’expo demeure une aire ouverte où les œuvres, même à distance, se répondent.

Le dessin, art sans limites, est magnifié par la monumentale proposition in situ de Morelli, inscrite à coups de tampons encreurs dans le foyer du théâtre. Le personnage plus grand que nature de Soulèvements, certains pourraient le voir comme la silhouette géographique de Laval. Sans limites, vous dit-on.

Récits baroques

La photographie de Matthieu Brouillard est à ranger dans cette zone où les plus sombres réalités donnent lieu à des épopées fantaisistes. Fortement narratives et baroques, les images de celui qui occupe depuis 2019 les fonctions de photographe en chef du Centre canadien d’architecture sont à l’honneur à la galerie La Castiglione. L’exposition comprend deux séries. Christian F., parapentiste malvoyant (2016) confronte cécité et liberté. La seconde, Fragments de la ruine mère (2019), inédite, fait d’une architecture en ruine (une ancienne base aérienne nazie) un lieu aux mille récits. Bien que pas nouvelle, l’approche de Brouillard exalte couleurs et lignes, à la manière d’un Robert Polidori, pour rendre aux bâtiments chaleur et humanité.
 

Matthieu Brouillard

À La Castiglione jusqu’au 14 décembre

Mille-feuilles. Quand le dessin a lieu

À la salle Alfred-Pellan de la Maison des arts de Laval, jusqu’au 9 février