Tel père, telle fille, mais pas tout à fait

La rencontre a lieu chez papa, dans une maison remplie d’images, de livres,  de vie. C’est  un peu  le quartier général de toute une famille d’artistes.
Valérian Mazataud Le Devoir La rencontre a lieu chez papa, dans une maison remplie d’images, de livres, de vie. C’est un peu le quartier général de toute une famille d’artistes.

Le nom Szilasi, au Québec, est indéniablement lié à la photographie. Une affaire de famille, et plus précisément, un art transmis de père en fille. De Gabor à Andrea, c’est tout le spectre du travail de l’image et avec l’image qui défile sous nos yeux depuis plus de 50 ans. L’exposition Szilasi & Szilasi, à la galerie Deux poissons, rend compte de ce qui rassemble les deux pratiques et… de ce qui les distingue.

Arrivé de Hongrie à la fin des années 1950, Gabor Szilasi est une figure emblématique de la photographie documentaire au Québec. « Je suis un peu XIXe siècle, alors qu’Andrea travaille avec les technologies d’aujourd’hui », reconnaît le lauréat du prix Borduas 2009.

Très marquée par le collage, la pratique d’Andrea Szilasi a embrassé le mélange propre à la fin du XXe siècle qui l’a vu naître comme artiste. « Je ne suis pas photographe, affirme-t-elle. Je ne connais pas toute la technique. Je suis une artiste qui utilise la photo. »

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir

Il n’est pas rare qu’on s’adresse à dame Szilasi par un « Ah, vous êtes la fille de Gabor ». Ce qui la rend heureuse ; et lui ouvre des portes. Lui aussi a fini par se faire traiter de « père de ». Chacun a sa réputation. « Pour Andrea, ça aurait pu être plus difficile si elle avait fait de la photo documentaire », signale humblement le vénérable photographe de 91 ans.

À quatre aussi

La rencontre a lieu chez papa, dans une maison remplie d’images, de livres, de vie. C’est un peu le quartier général de toute une famille d’artistes : aux deux photographes, il faut ajouter Doreen Lindsay, épouse de Gabor et mère d’Andrea, ainsi que Michael Merrill, conjoint d’Andrea. La première applique toutes les techniques d’art d’impression, le second peint, dessine, imprime aussi.

La famille, primordiale chez les Szilasi, a donné lieu en 2011 à une exposition à quatre, qui ne sera pas la seule. Cette première, Liens familiaux (galerie Stewart-Hall, Pointe-Claire), ils la chérissent. Jamais auparavant ils n’avaient vu de similitudes entre leurs pratiques.

« Nous avons découvert des liens à tous les niveaux », dit Andrea. Elle cite en exemple une de ses photos, où on la voit dans un lac des Laurentides. Pendant que Michael la prenait en photo, avec un appareil de Gabor, celui-ci photographiait son gendre en pleine action. Et ainsi de suite.

L’expo en duo à Deux poissons est, quant à elle, une première. Quand l’offre de la galerie du Belgo est tombée, Andrea Szilasi scrutait les archives de son père en vue d’une donation à un musée. Elle commençait à voir des rapprochements formels et « psychologiques » (de contenu) entre leurs démarches.

« Il y a l’idée de s’immerger dans les profondeurs, sous les surfaces, dit-elle, en pensant à une de ses photos, avec un crâne, puis à une de son père, prise à Budapest. « Dans sa photo, on ne différencie pas le sol du mur, précise-t-elle. C’est noir, c’est irréel. Ma photo a [à voir] avec la traversée des surfaces, avec le point de contact entre la vraie chose et son reflet. »

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir

Autres points communs : la présence de mots — « un seul mot change le contenu de l’image », juge Gabor Szilasi — et les tonalités de gris. « J’ai grandi en entendant mon père parler de détails dans les tirages. J’adore le papier argentique », dit celle qui a appris à travailler dans la chambre noire de la résidence familiale, encore opérationnelle.

Bientôt à l’écran

L’influence du père s’est d’abord exprimée là, dans la matérialité de la photographie. « Mes premiers collages, je les ai faits en découpant les planches-contacts », dit Andrea. Elle a aussi appris de son illustre papa à mettre l’accent sur un sujet. « Il prend souvent des photos avec des compositions centrales. Il n’y a pas de distraction ; le sujet est très clair. Ça m’a influencée », reconnaît-elle. Ses intérêts pour le noir et blanc ainsi que pour le corps humain ne viennent pas non plus de nulle part.

J’ai grandi en entendant mon père parler de détails dans les tirages. J’adore le papier argentique.

En fait, complète Andrea, le côté expérimental lui vient de sa mère Doreen. « Elle a déjà utilisé la photocopieuse pour faire des images avec mon visage, le sien et celui de ma grand-mère. » À ces commentaires, Gabor réagit, presque gêné : « Andrea abeaucoup d’imagination, elle explore. Moi, je fais juste du documentaire. »

La principale intéressée s’est naturellement tournée vers une carrière artistique, sans aucune pression parentale. Elle a toujours vécu entourée d’art, et d’artistes. À la maison. Partout. Comme aux vernissages, sujet de la toute récente publication de Gabor Szilasi. Comme l’exposition homonyme, tenue en 2018 au Musée McCord, Le monde de l’art à Montréal, 1960-1980 plonge dans l’effervescence de la vie culturelle d’une époque vue par un œil perspicace.

Le photographe n’a pas cessé de fréquenter les vernissages. Mais il ne les photographie plus. En fait, confie-t-il, il ne photographie plus, point. Il demeure actif, autrement, par exemple comme sujet du long métrage Gabor, attendu sur les écrans en 2020. La documentariste Joannie Lafrenière (Snowbirds) l’a beaucoup fait travailler, dit-il, sans lui en vouloir.

Celui qui a photographié les quatre coins du Québec connaît l’importance d’être aidé. À l’évocation du retour du panneau lumineux Archambault à l’angle des rues Berri et Sainte-Catherine, une anecdote lui revient en tête : « J’installais l’appareil, trépied et tout, en pleine rue, et un policier s’est approché pour [me déplacer]. Je lui ai demandé quelques secondes. Et il a arrêté la circulation. Il y a aussi de bons policiers. »

Szilasi & Szilasi

À la galerie Deux poissons, 372, rue Sainte-Catherine Ouest, suite 414, à Montréal, jusqu’au 23 novembre.