Quand la Russie lorgnait les États-Unis au CCA

Boris Iofan. Projet pour le concours du Commissariat du peuple à l’industrie lourde (NKTP), Moscou, 1935. Centre canadien d’architecture.
© Succession Boris Iofan Boris Iofan. Projet pour le concours du Commissariat du peuple à l’industrie lourde (NKTP), Moscou, 1935. Centre canadien d’architecture.

De la guerre froide et de l’époque du régime soviétique, opposant le bloc de l’Est à l’Occident, nous vient spontanément l’image d’une Russie profondément opposée aux États-Unis, selon des rapports antagoniques culturels, économiques et politiques. L’exposition en cours au Centre canadien d’architecture (CCA) fait la preuve, savamment soutenue, du contraire. Tout au long du XXe siècle, la Russie aurait trouvé chez les États-Uniens des inspirations clés pour développer ses industries et son architecture.

L’« amerikanizm » est cette propension immodérée pour les modèles états-uniens, que le commissaire Jean-Louis Cohen démontre dans une exposition touffue dont le parcours adopte une progression chronologique. Dans chacune des sept sections thématiques, les points de contact et les formes d’emprunts entre les pays sont exemplifiés par des dessins, des modèles, des photos, des publications et d’autres artefacts — certains prêtés par des institutions, mais la plupart tirés de la riche collection du CCA — qui ne se limitent pas aux objets architecturaux. Des extraits de films, judicieusement déployés entre les sections, sont d’ailleurs les témoins pivots d’une Russie voulant s’identifier à l’Amérique. Tout en suivant son exemple, la Russie entretient avec elle des liens équivoques, faisant place à la rivalité puis à l’antiaméricanisme.

Gratte-ciel imaginaires

Dès les premiers contacts des Russes avec les États-Unis, notamment par des littéraires, comme Gorki, en voyage dans la ville de New York, les avis sont divisés. Certains louangent, d’autres méprisent, mais tous continuent de tendre vers cette direction. Les mâts en treillis de G. Choukhov, en 1896, restent l’exemple unique d’emprunt technologique des États-Unis à la Russie, précise l’exposition.

C’est la Russie qui doit plutôt sa modernisation aux États-Unis, dans son observation attentive des gratte-ciel et dans le taylorisme appliqué aux gestes ouvriers. La référence à la pièce de théâtre La terre cabrée (1923), de Vsevolod Meyerhold, avec un dispositif scénique de Lioubov S. Popova, laisse poindre une critique somme toute timide. Le triomphe du modèle américain est symbolisé dans l’image du tracteur Fordson, lancé et exporté par Ford, qui accompagne la collectivisation de l’agriculture dans les années 1920.

Des cartes du monde illustrent les déplacements outre-Atlantique des acteurs, ingénieurs, architectes, intellectuels et politiciens russes lors de voyages qui se multiplient et qui pénètrent plus avant dans le continent américain ; après New York, Chicago et Detroit, ce fut Los Angeles. Bien que la période postrévolutionnaire soit moins propice aux traversées, de 1917 à 1933, le cinéma et l’architecture expriment encore la fascination pour les États-Unis. Plusieurs dessins de El Lissitzky et de Kazimir Malevitch, artistes de l’avant-garde, imaginent cependant sur papier des gratte-ciel qui défient la doxa américaine.

Rivalité

L’histoire de l’amerikanizm se module au fil des dirigeants politiques. Sous Staline, le modèle américain est vanté avant et pendant la Seconde Guerre mondiale pour son « sens pratique » et l’aide apportée, y compris l’alimentation industrielle, puis est vertement décrié. Ceux qui persisteront à suivre l’exemple américain goûteront au goulag. Contre les folies des grandeurs de son prédécesseur voulant rivaliser, par un excès décoratif, avec les édifices en hauteur new-yorkais, Khrouchtchev reconnaît, au tournant des années 1960, la pertinence des leçons américaines. En 1959, Moscou accueille d’ailleurs l’Exposition nationale américaine, la même année où Khrouchtchev sera le premier dirigeant russe de l’histoire à visiter les États-Unis.

Après la perestroïka de Gorbatchev et la désintégration de l’URSS, l’idéal américain perd de son lustre, dans un pays où les oligopoles capitalistes vont finir par s’imposer. L’exposition n’explore pas cet aspect récent, mais offre une perspective historique inédite et très fouillée, au moyen de la culture et de la technique, sur les relations particulières entre la Russie et les États-Unis. Les inquiétudes entourant les dirigeants actuels de ces pays ne rendent que plus attrayante cette exposition marquée par son érudition.

Matta-Clark, dans l’oeil de la caméra

Il est souvent comparé à Melvin Charney, qui, ici au Québec, a fait de l’art autour de l’architecture, malgré sa formation d’architecte. Avec une formation semblable et dans le même esprit, Gordon Matta-Clark s’est dit anarchitecte. Le CCA est le dépositaire des archives de cet artiste majeur disparu trop tôt, à l’âge de 35 ans, dont les oeuvres marquantes, des interventions sur des sites choisis, sont aujourd’hui disparues. Que ce soit dans SoHo et dans le South Bronx, à New York, ou dans le New Jersey adjacent, il aura, dans les années 1970, fait du bâti, souvent abandonné par un secteur économique manufacturier dépassé, le témoin des conditions sociales particulières vécues par des communautés marginalisées. La deuxième exposition de la série de trois que le CCA consacre à cet artiste, Chutes et premiers montages. Gordon Matta-Clark revu par Hila Peleg, dans la petite salle jusqu’au 29 janvier, met l’accent sur la documentation filmique des oeuvres éphémères de Matta-Clark. Pour lui, elle importait pour être en phase avec les phénomènes captés, dynamiques. La commissaire et cinéaste de Berlin Hila Peleg a choisi de présenter les chutes de films tournés autour de quatre projets notoires de l’artiste, des documents rares, voire inédits. Le troisième et dernier volet de cette série sera confié à la respectée Kitty Scott, récemment nommée conservatrice en chef du Musée national des beaux-arts du Canada.


Angela Grauerholz expose l’espace démultiplié du livre et de la pensée qu’il incarne

Le livre est un espace virtuel qui ouvre sur une infinité de mondes réels et imaginaires, mais aussi de temporalités qui permettent à tous de construire son identité… Voilà comment nous pourrions résumer très rapidement la multiplicité des chemins et réseaux présents dans l’expo The Empty S(h)elf d’Angela Grauerholz.

Juste à côté de l’entrée de la salle d’exposition, une image d’une bibliothèque vide de livres semblera se faire l’écho de ces prophètes de malheur ou de ces apologistes des technologies prédisant la fin du livre… Mais dans la salle d’exposition d’Artexte, des textes et des images, des textes avec des notes de bas de page — ou plutôt des notes de bas de page qui se connectent librement à un texte —, pullulent, se répandent et crient comment le texte est toujours hypertexte, connexions… Le livre fourmille d’idées réticulées.
 

The Empty S(h)elf
Angela Grauerholz. Au centre d’exposition Artexte, jusqu’au 25 janvier.  

L’amerikanizm dans l’architecture russe

Au Centre canadien d’architecture jusqu’au 5 avril 2020