L’image-énigme chez VOX

Image tirée de la vidéo «Charles» (2012) de Monique Moumblow
Photo: Monique Moumblow Image tirée de la vidéo «Charles» (2012) de Monique Moumblow

Dans une époque où domine un art bourgeois commercial qui veut se donner des allures contestataires, il est bon de voir des œuvres qui s’opposent vraiment au discours dominant. Depuis 1993, les vidéos et installations de Monique Moumblow déconstruisent les manières habituelles — réconfortantes — de raconter les récits. C’est ce que les amateurs pourront appréhender devant sept de ses œuvres récentes présentées par la commissaire Nicole Gingras.

Voilà un travail qui n’avait pas été assez vu au Québec et que Gingras nous permet d’expérimenter avec plusieurs pièces intelligentes. Un art dont la forme est bien différente de celle utilisée par les images acceptées de tous. Une œuvre qui montre entre autres comment l’identité est complexe, éclatée et pas du tout monolithique.

Cela pourra sembler une remarque amusante, mais les vidéos de Moumblow proposent des images et des récits qui semblent avoir le hoquet. Le visiteur de l’exposition aura presque le sentiment que certaines des œuvres fonctionnent mal et que le lecteur vidéo qui les rend visibles s’est détraqué. Les narrations s’y dédoublent parfois dans des jeux de miroirs et de répétitions inquiétants, se déconstruisent, se mettent en pièces un peu comme les sculptures de Jean Tinguely qui s’autodétruisaient après avoir été actionnées. La majorité des « récits » qui y sont dévoilés ne sont pas linéaires, avec un nœud narratif qui se noue pour finalement se dénouer. Bien au contraire. Malgré la simplicité de la trame narrative conviée, plus ces vidéos progressent et plus le spectateur aura la sensation de s’enfoncer dans une énigme.

Dans trois des vidéos à l’affiche — Not Funny (erased), Pillow (erased) et John’s Death (erased) —, cela s’exprime à travers un processus d’effacement et de répétitions déroutant. Nicole Gingras l’explique ainsi : « Le processus dégénératif des trois œuvres de la série erased est alimenté par un algorithme qui efface 5 % du nombre total d’images restantes à chaque lecture de la boucle. Au début, les changements sont imperceptibles ou à peine perceptibles, puis, graduellement, le flux visuel et sonore se transforme en une suite d’interruptions, de sursauts et de bégaiements jusqu’à l’effacement total du signal audio et visuel. »

Dans Charles, un jeune homme nous explique, en danois, la dérive psychologique de son frère et les résonances dramatiques de sa maladie mentale sur sa famille. Sur une feuille de papier insérée dans une vieille machine à écrire apparaît ce qui semblera être une traduction de cette histoire. Pourtant, le récit ne devient pas plus clair pour autant. Des passages entiers de la transcription restent occultés par le jeu de la caméra ou le montage vidéo. De petits détails dans les actions du narrateur semblent aussi étranges : la majorité du temps, il porte une tuque dans un espace intérieur et plus tard, il se verse un verre d’eau sur la tête.

Le spectateur en vient à douter de la véracité du récit, et même de la possibilité qu’il ait vraiment un frère. Le narrateur souffre-t-il d’un dédoublement de personnalité ? Nous raconte-t-il une nouvelle qu’il a écrite après l’avoir inventée ? Le mystère reste entier et nous turlupine bien après le visionnement.

Porte-voix

Parmi les œuvres phares de cette expo, le visiteur remarquera 1970. Sans paroles, vidéo particulièrement poignante. Pour réaliser cette pièce, Moumblow s’est servi du documentaire de l’ONF élaboré par Jean-Claude Labrecque et Jean-Pierre Masse sur La nuit de poésie qui s’est tenue à Montréal au Gesù le 27 mars 1970. Elle a en particulier utilisé la lecture du poème Speak White faite par Michèle Lalonde. Le résultat est une œuvre qui fera penser au film 24 Hours Psycho (1993) de Douglas Gordon, vidéo qui présentait au ralenti durant toute une journée le célèbre long métrage d’Alfred Hitchcock, qui ne dure que 110 minutes.

Moumblow nous propose la performance de Lalonde comme figée en ce qui évoque des photogrammes. Elle insiste sur la manière avec laquelle la poétesse incarna avec passion ses écrits. Elle n’a gardé que les moments où la célèbre auteure prend des pauses entre des mots, moments où ces pauses deviennent des poses dramatiques. C’est d’une étrange beauté. Une démarche créatrice qui mérite plus de visibilité.
 

Les résistances spectaculaires d’un sculpteur

Avec ses interventions sculpturales en résidus industriels, réalisées parfois avec Justin Duchesneau, Philippe Allard ne cesse depuis quinze ans de faire résonner dans l’espace public ses préoccupations environnementales. Une première monographie rend compte de sa singulière occupation du territoire.

 

Monumentales, colorées et construites par accumulation de matériaux, les œuvres du Montréalais interpellent l’œil. Surtout lorsqu’elles surgissent là où on ne les attend pas, telle Parasitage (2014), choisie pour illustrer la page couverture. Cette intervention éphémère, un trait chez Allard, faisait cracher des barils jaunes à un bâtiment vacant de Pointe-Saint-Charles.

 

La qualité des reproductions est notable, leur nombre aussi. Ce qui fait qu’on est happé par l’ouvrage et poussé à lire le long essai, signé Cynthia Fecteau. Celle-ci qualifie l’artiste de nomade, l’inscrit dans une pratique de l’errance, cet « acte de résistance [à] l’ordre et à la vitesse », et l’associe à « l’écosophie », terme emprunté à Félix Guattari. Ainsi, la sensibilité de Philippe Allard ne se limiterait pas qu’à « la sauvegarde des environnements naturels, mais aussi à la préservation d’écologies dites mentales et sociales ».

 

Accumulations
Philippe Allard, Centre Sagamie, Alma, 2019, 154 pages

Jérôme Delgado

Compositions | Pale Shadows

De Monique Moumblow. Commissaire : Nicole Gingras. Au Centre de l’image VOX jusqu’au 7 mars.