Feux perpétuels et rassembleurs au MBAC

Laakkuluk Williamson Bathory et Jamie Griffiths, Silaup, «PutungaIluani [Inside the Hole in the Universe / Une brèche dans l’Univers]», 2018
Photo: Jamie Griffiths Laakkuluk Williamson Bathory et Jamie Griffiths, Silaup, «PutungaIluani [Inside the Hole in the Universe / Une brèche dans l’Univers]», 2018

Après avoir « allumé le feu » — sakahan en algonquin — avec sa première exposition d’art « indigène international » en 2013, le Musée des beaux-arts du Canada (MBAC) joue à nouveau les pyromanes. L’exposition Àbadakone | Feu continuel (toujours en algonquin) prend le relais de Sakahan, faisant d’Ottawa le lieu de rassemblement de la création contemporaine chez les Autochtones.

L’occupation du MBAC par les artistes d’Àbadakone a des airs de prise de contrôle. Bien sûr, ça se fait avec l’aval de « l’institution ». L’impression qu’on assiste actuellement à un renversement de l’ordre des choses est cependant tenace. Le feu de Sakahan ne s’est jamais éteint.

Le renversement commence en dehors des salles d’exposition. Si l’exercice a déjà été vu ailleurs, l’ampleur ici est à signaler : cinq vastes projets sont exposés dans les aires de circulation. Au-delà du nombre, c’est le ton qui fait le poids. La billetterie est méconnaissable avec la présence d’une structure monumentale, sur laquelle on peut monter. Construite en matériaux récupérés (du bois, surtout) et dotée de livres usagés, l’œuvre Bibliothèque architecturale samie du Norvégien Joar Nango s’élève en étendard de la débrouillardise. Et de la transmission autant des savoirs que des biens : faire du neuf avec du vieux, voilà le programme.

Le principe de recyclage n’est pas ici qu’écolo. Il est de nature politique. Dans une vidéo à découvrir en haut de la structure, Nango clame que « l’indigéniosité », beau néologisme et mot-valise formé des termes « indien » et « ingéniosité », consiste à s’approprier les signes et symboles de « nos oppresseurs ». Autrement dit, se servir de ce que le dominant a de mieux (un musée, disons) pour dire autre chose. Jolie tournure, et plutôt habile, parce que non violente, en ces temps de post-Kanata.

Le long corridor en pente vers les salles sert d’écrin à une voix, une langue, rarement entendue. Le texte en vinyle collé au sol par l’artiste Joi T. Arcand est écrit en nêhiyawêwin (le cri des Plaines, ou dialecte en y). L’absence volontaire de traduction relève d’un choix audacieux, qui parle autant d’espoir que de survie d’une culture, malgré des siècles d’oppression.

Culture et nation demeurent des questions d’une grande complexité. L’expo, qui réunit les œuvres de « 70 artistes qui s’identifient à près de 40 nations, ethnies et tribus de 16 pays », ne prétend pas y répondre. Le trio de commissaires, dont Greg Hill, conservateur en art indigène, a préféré pointer trois notions communes à la centaine d’œuvres.

Le concept d’interdépendance évoque la relation entre tout ce qui se trouve sur la Terre. Par « continuité », les artistes inscrivent le passé et le futur dans un tout ininterrompu et, par « activation », ils valorisent le processus de création, la performance et l’engagement du spectateur.

Rien qu’une autre expo

Dans les salles, les artistes ne mettent rien à l’envers — du moins, pour le moment. Somme toute, Àbadakone n’est qu’une autre expo de musée. À l’occasion, elle affiche mal ses différences, à l’instar d’une armature signée Eleng Luluan, artiste rukai (Taïwan) qui assemble les matériaux plastiques, comme on en voit souvent.

Les revendications ou propos critiques ne manquent cependant pas. Le désordre viendra des artistes qui inscrivent leurs œuvres dans la performance, que le MBAC se vante d’avoir enfin incluse. Depuis le temps que cette faction de l’art contemporain revendique sa place, il est singulier que ça se concrétise par la voie autochtone.

Dans les mois à venir, des artistes interviendront in situ. Parmi eux, Jeneen Frei Njootli, de Whitehorse, détruira peu à peu une immense photo de sa peau, marquée de perles. L’œuvre, Transfert de connaissances III, pointe le travail et les souffrances des femmes.

Bien que les matériaux ou sujets associés aux Autochtones (peaux animales, chamanisme) demeurent, les stéréotypes « indiens » ont cédé la place à des images plus complexes. Les cagoules de Danya Danger, Métisse du Manitoba, évoquent ainsi le sadomasochisme et la lutte mexicaine.

Navajo de la Californie, Will Wilson s’inscrit, lui, dans la tradition d’une photographie de studio. Mais chacun de ses portraits se détache de ceux d’Edward Curtis jadis et de son Indien générique. Wilson défend une plus grande diversité et parfois s’approprie l’image populaire, à l’instar de la photo reproduite pour promouvoir l’expo.

Narrateurs, prompts à interpeller époques, territoires et êtres vivants, les artistes d’Àbadakone attisent des feux davantage pour rassembler que pour diviser. De la dramatique boîte lumineuse de Marianne Nicholson, de la Colombie-Britannique, Annonciateur de catastrophe, au « jeu de cartes de langue aïnoue » en bois et tissu de la Japonaise Sayo Ogasawara, les œuvres nous invitent à prendre conscience, ensemble, de la richesse de la planète. C’est déjà, en soi, un renversement.

Notre journaliste a séjourné à Ottawa à l’invitation du MBAC.

Àbadakone | Feu continuel 

Au Musée des beaux-arts du Canada jusqu’au 5 avril