Phagocyter, l’imagerie de la mode selon Janet Werner

Janet Werner, «Beast», 2019
Photo: Guy L’Heureux Janet Werner, «Beast», 2019

Sous les projecteurs en raison de son grand chantier mis sur pause, le Musée d’art contemporain de Montréal (MAC) ne pouvait pas mieux tomber en participant « de manière ludique à une critique de [sa] propre institution » par la présentation de Faux sites de Gisele Amantea. Les impressions numériques imaginent la Rotonde où elles sont exposées envahie par la jungle, précipitant ainsi sa ruine. L’entrée aux colonnes massives doit en effet disparaître avec le projet d’agrandissement, mais le désordre fictif qui s’empare des lieux est difficilement dissociable de l’instabilité réellement vécue par le Musée, aux prises également avec un conflit de travail.

Malgré une programmation — dont fait partie Amantea — concoctée dans l’urgence à la suite d’un premier report des travaux, le MAC tire habilement son épingle du jeu. Hormis l’installation Jeux d’enfants de Francis Alÿs inaugurée dans le cadre de l’événement Momenta, le solo d’envergure réservé à la peintre Janet Werner constitue le point central de ce menu.

Photo: Guy L'Heureux Janet Werner, «Untitled (Gallery)», 2017

Le parcours retrace environ dix ans de pratique, période au cours de laquelle l’artiste originaire de Winnipeg a mis au second plan les figures féminines qui font sa signature pour tourner son attention sur son processus de travail et, par conséquent, l’espace de l’atelier. Les plus récentes productions intégrées à l’expo, plusieurs toiles de 2019, montrent un retour au portrait où les indices liés aux procédés de l’artiste sont maintenus. Les représentations affirment les atours de la peinture tout en créant des espaces ambigus, force indéniable de la production de Werner.

Construction de soi

Par sa facture expressionniste, une touche vive et empâtée, la Montréalaise d’adoption peint des portraits de femmes dont les modèles sont surtout puisés dans les revues de mode. Au préalable, elle déconstruit cette imagerie fort connotée par diverses opérations, visibles ensuite dans les formes exagérément allongées et schématisées de silhouettes dont les têtes arborent parfois des masques.

La plus tangible des manipulations relève du pliage de photos et de leur collage, forçant des hiatus ou des rencontres d’univers disparates là où la plénitude est normalement attendue ; d’un tableau à l’autre, les sujets peints sont clivés, ce qui semble indiquer leur refus d’adhérer à un modèle prescrit, par la mode par exemple, ou à un seul modèle qui serait ultime. Le commissaire François LeTourneux y voit avec raison la « nature plurielle de la subjectivité », un enjeu, pourrait-on ajouter, défriché par les féministes des années 1970 autour de l’image de soi et qu’un énième retour à la peinture au tournant des années 2000, dont fait partie Werner, a développé autrement. Chez Werner, par les procédés d’appropriation et d’altération de ses sources, le style pictural agit, selon LeTourneux, « comme un agent de plasticité, de construction de soi ».

Photo: Guy L'Heureux Janet Werner, «Hover (The Distance Between Here and There)», 2017

Motifs récurrents

Dans Folding Woman (2009), le pliage a englouti le visage, tandis que dans Untitled (Gallery) (2017), la jupe du personnage se compose d’une multitude de portraits, à portée de main. La main est d’ailleurs un motif récurrent, évoquant le travail de manipulation réalisé par l’artiste sur son matériau de base qui comporte, en plus des médias, des références à l’histoire de l’art : Miró, Picasso, Picabia et A. Jones, peut-on lire ou deviner dans les codes visuels.

Les inflexions empruntées dans la pratique de l’artiste ressortent subtilement par l’emplacement dans le parcours de certaines œuvres clés, jusqu’aux plus exigeantes, parce que plus abstraites, de 2017, révélant l’espace de travail ; c’est l’atelier jonché d’images où la figure humaine s’effondre. Elle revient en force dans les tableaux récents, véritable appât visuel à la manière de Beast (2019). Regards multiples, main démonstrative et éléments végétaux s’organisent de manière insolite, déployant une séduction dangereuse.

Une dynamique du regard se tisse avec persistance dans les œuvres, avec les photos et les toiles mises en abyme, puis avec tous les signes qui renvoient au cadre, lignes périphériques ou lourds rideaux qui enserrent le sujet. Cette pulsion de voir fait justement l’objet de L’album X (2010) de Luis Jacob dans l’expo suivante. Révélée à Montréal en 2011, l’œuvre — ici en dialogue avec des sculptures de Serge Tousignant — exerce le même envoûtement qu’alors. Il y a une symétrie fascinante qui s’installe entre ce compendium de regards sur le regard et l’œuvre de Werner qui, elle, dissèque l’art de la pose, activité loin d’être innocente.

Janet Werner

Au Musée d’art contemporain de Montréal, 185, rue Sainte-Catherine Ouest, jusqu’au 5 janvier 2019