Une planète tissée serrée au MBAM

Brendan Lee Satish Tang, Manga Ormolu #7, 2015. MBAM, achat, don d’An-Lap Vo-Dignard et de Jennifer Nguyen.
Photo: Jean-François Brière / MBAM Brendan Lee Satish Tang, Manga Ormolu #7, 2015. MBAM, achat, don d’An-Lap Vo-Dignard et de Jennifer Nguyen.

Fondé sur des bases colonialistes, comme ses semblables, le Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM) veut officiellement tourner la page. Fini l’exotisme, exit le regard de l’autre qui a par le passé teinté les collections des cultures du monde. Faut-il désormais parler de points communs, de ressemblances. L’ère du « Tout-Monde » débute maintenant.

Trois ans jour pour jour après l’ouverture d’un cinquième pavillon, le MBAM procédait mardi à l’inauguration d’une nouvelle section. Consacrée à la création de toute la planète, de toutes les époques, l’aile Stéphane Crétier et Stéphany Maillery pour les arts du Tout-Monde est la dernière pierre du projet humaniste piloté par la directrice Nathalie Bondil.

 
Photo: Christine Guest / MBAM Mochica, Pérou, Côte Nord, Bouteille à anse en étrier de type «vase portrait», 450-900 EC

« Ce n’est peut-être pas un nouveau concept, mais une volonté ferme » de se présenter avec un horizon ouvert, énonçait-elle devant les représentants de la presse.

Vidé de ses oeuvres envoyées en 2016 au pavillon pour la Paix, le 4e étage du pavillon Jean-Noël Desmarais est désormais celui d’un monde égalitaire. La transformation est majeure : les grands courants de l’art depuis le Moyen Âge, ceux consacrés par les écoles européennes, ont cédé la place à une histoire plus vaste et hétéroclite.

 

La mise en espace des oeuvres n’a rien de chronologique — arts anciens et art contemporain se frôlent la plupart du temps. Elle tient certes à une disposition géographique, organisée grosso modo par continents, mais plus poreuse qu’étanche. Des 10 000 oeuvres de la collection Tout-Monde, quelque 1500 sont exposées. Il y aura cependant rotation, deux fois par an.

D’ici et d’ailleurs

La nouvelle aile repose sur les collections d’archéologie et de cultures traditionnelles élaborées depuis l’époque du philanthrope Cleveland Morgan (1881-1962), celles-là qui ont donné à l’établissement montréalais l’étiquette de musée encyclopédique. Le déploiement dévoilé mardi propose de repenser l’ensemble, l’éloigner de l’esprit colonial d’origine et l’inscrire dans la mouvance inclusive.

Ce projet est porté par une vision interculturelle et transhistorique, généreuse et audacieuse

« Ce projet est porté par une vision interculturelle et transhistorique, généreuse et audacieuse, affirme Nathalie Bondil. Nous avons plus que jamais besoin de penser le Tout-Monde, un monde de vivre-ensemble quand nos sociétés se fracturent. »

Le concept de Tout-Monde est emprunté à Édouard Glissant (1928-2011), philosophe martiniquais qui s’opposait à l’ethnocentrisme et défendait un monde sans hiérarchies, pensé localement. Selon la citation proposée par les documents du MBAM, il clame ceci : « Agis dans ton lieu, pense avec le monde. »

 
Photo: Virginia Museum of Fine Arts Takashi Murakami, Sage, 2014. © 2014 Takashi Murakami / Kaikai Kiki Co

En conférence de presse, Nathalie Bondil disait vouloir ne faire ni dans l’universalisme, qui empêche de voir les différences, ni dans le multiculturalisme, qui dresse des murs. Le MBAM prêche désormais l’interculturalisme, plus prompt aux relations. « Les frontières ne sont plus des murs, mais des rencontres », résume la directrice. La « commissaire générale » du projet a été secondée par une équipe toute féminine : Ereil Hubert, conservatrice de l’art précolombien, Laura Vigo, conservatrice de l’art asiatique, et Iris Amizlev, qui a placé les oeuvres contemporaines, dont un bon nombre d’artistes québécois.

Un monde en dix

Ce travail de recherche, de réévaluation et d’acquisitions récentes a nécessité cinq ans d’efforts. Même plus, si on tient compte que le musée marche sur cette voie depuis l’exposition ¡Cuba ! Art et histoire de 1868 à nos jours (2008). Les oeuvres d’art contemporain cubain acquises à la suite de cette expo sont parmi les nombreuses réalisées ces dernières années à animer le 4e étage.

Les « respirations contemporaines », comme le note Nathalie Bondil, rythment les salles. Elles servent de pivot, ou de porte d’entrée tel Pan, personnage coloré emblématique du travail critique du Britannique Yinka Shonibare, qui ouvre la section africaine.

Le contenu de l’expo permanente se divise en dix galeries. De l’Afrique on passe aux « arts d’Orient », puis au « continent bleu », petite salle dédiée à l’Océanie. La Méditerranée, « mer entourée de terre », a droit à son propre espace où défilent les civilisations anciennes, notamment égyptienne, grecque et romaine. Le corridor voué à l’Asie du Sud et du Sud-Est, la plus petite collection, précède les sections vouées à la Chine, puis au Japon.

Photo: Hugues Dubois Paris-Bruxelles Nuna, Burkina Faso, Région au nord de Bobo- Dioulasso, Masque koan, Début 20e siècle

Il faut ensuite emprunter la passerelle du pavillon Desmarais, comme s’il fallait franchir un océan, pour accéder aux galeries des Amériques. Les deux premières mettent à l’honneur les cultures précolombiennes, la dernière porte sur « ici le Nord, des Premiers Peuples à aujourd’hui ».

Le MBAM, musée encyclopédique ? Laura Vigo s’offusque devant cette idée. « Le terme encyclopédique vient de la perspective colonialiste, signale-t-elle. Cette aspiration à tout savoir n’existe plus. »

Au « voyeurisme » des collectionneurs qui ne posaient jamais le pied dans les terres lointaines — « des arm chair travellers », illustre-t-elle —, la conservatrice d’art asiatique oppose la transparence actuelle. Hier, on enjolivait les objets, aujourd’hui, on explique le contexte. « Le musée est un produit de la montréalité de son époque. Il faut refléter ce qu’est la montréalité d’aujourd’hui », estime Laura Vigo.

Masques et têtes, figures de pied ou couchées — dont une momie prêtée par l’UQAM —, les regards et la figure humaine abondent. Et les dialogues parfois surprennent, comme la réunion de deux statuettes gardiennes de tombeaux, l’une de la dynastie des Han, l’autre du Mexique précolombien. « Voilà une expression commune développée dans deux coins du monde », note Laura Vigo, qui voit dans cet exemple un trait de ce qui rassemble les peuples malgré l’absence d’échanges.

Les arts du Tout-Monde

Présenté dès le 9 novembre au Musée des beaux-arts de Montréal au pavillon Jean-Noël Desmarais.