Pierre Dorion, déclencheur de souvenirs

Vue de l'exposition de Pierre Dorion montrant «Exposure II» et «Window (RS)» de 2018
Photo: Guy L'Heureux Vue de l'exposition de Pierre Dorion montrant «Exposure II» et «Window (RS)» de 2018

L’artiste Pierre Dorion s’est fait connaître en particulier par ses installations picturales. Certains se souviendront de Peintures / Paintings, exposition réalisée en 1983 avec Claude Simard au 3889, rue Clark, création où tous les murs d’un logement étaient couverts de peintures. D’autres se souviendront de Chambres avec vues, œuvre pensée et installée en 1999 dans un appartement de l’édifice Les Dauphins donnant sur le parc La Fontaine.

Cet été, Dorion a créé une œuvre remarquable pour l’événement Period rooms au Château Dufresne, une série d’aquarelles qui aurait dû être conservée en ce lieu tant elle était parfaitement en dialogue avec la salle où elle était mise en place.

Pierre Dorion semble souvent nous dire que le tableau comme objet d’art, détaché de son contexte, est dépassé, hors sujet, hors de la réalité de l’histoire et même de nos vies. L’œuvre d’art est liée à son espace-temps. L’art de cet artiste semble tout à fait dans l’esprit du in situ, concept développé avec force depuis l’avènement de la postmodernité.

Spontanéité automatiste

Ces jours-ci, il expose pourtant des tableaux, de la peinture sur support autonome, des huiles sur toile qui n’apparaissent pas être implicitement liées au lieu où elles sont installées, à l’espace de la galerie René Blouin… Son art serait-il donc tiraillé entre un in situ postmoderne et une modernité qui, au contraire, a tenté de montrer le tableau comme autonome, libre de toutes contraintes ?

Il y a d’ailleurs des réminiscences de la peinture moderne chez ce peintre. On frôle souvent la peinture abstraite et le monochrome. Sa nouvelle série Projet Y semble remettre en scène la peinture de Borduas ou de Ferron, les aplats de couleurs rapidement peints.

Ces œuvres ont été réalisées à la fois dans une forme de spontanéité automatiste et retouchées dans une action contrôlée, ce qui souligne que l’automatisme n’était pas si automatique que ça… Alors, Dorion nous dit-il ici toute sa modernité ?

Les embrayeurs de souvenirs

Il ne faudrait pas occulter le fait que la peinture de Dorion est totalement inspirée par la mémoire des lieux, même quand cela est moins évident. Même quand sa peinture n’est pas in situ, elle est toujours hantée par la question du site ou du contexte.

Par exemple, dans la première salle, une peinture intitulée Skylight II montrant un puits de lumière dans une galerie new-yorkaise permet, dans une intelligente mise en abyme, de traiter de la question de l’influence de l’architecture sur notre rapport à l’art.

Nous pourrions dire que les images chez Dorion sont habitées par des lieux qui se révèlent être des déclencheurs de souvenirs. La couleur de ces lieux semble aussi jouer un grand rôle dans cette remémoration. Par moments, on aura le sentiment que son œuvre a des liens avec la démarche de Guy Pellerin.

Bien des interprètes de l’œuvre de Dorion ont souligné à quel point sa démarche est hantée par la photographie, par le souvenir que le support photo semble de nos jours incarner mieux que tous les autres types d’images. Et ce, même si cette vision de la photo n’est qu’une construction sociale plus qu’une qualité réelle.

Dans le rôle que joue la photo chez Dorion, nous pourrions être tentés d’y voir le signe que la peinture n’est plus ce qu’elle fut. La peinture aurait perdu sa place hégémonique sur l’art, la peinture ne serait plus le véhicule privilégié de l’histoire de l’art et de l’histoire… La photo serait venue changer la donne.

Certes, la photo joue un rôle chez Dorion. Mais elle me semble y jouer un rôle d’embrayeur de souvenirs. La photo est chez Dorion un outil de remémoration, un peu comme chez le théoricien Roland Barthes.

Une manière de distiller les souvenirs, de les cultiver, de les laisser croître, plutôt que de simplement les recueillir. Une manière de prendre conscience du temps qui passe.

Mais il faudrait peut-être se pencher aussi et surtout sur le rapport que Dorion entretient avec l’architecture et les lieux. Plusieurs titres y font référence : Capri, Provincetown, Store Front (rue Ontario), Lisbonne I, Lisbonne II, Sainte-Rose, Saint Roch I et II… Les œuvres ainsi désignées ne semblent pourtant pas permettre de reconnaître les lieux ainsi désignés.

 Ces lieux ne s’y dévoilent plus que comme des portes, des corridors, des puits de lumière, des pans de murs où les détails se sont déjà effacés. Si la photo sert de trace à quelque chose, c’est bien le signe de son incapacité à vraiment garder la trace du passé. Ces images semblent nous dire que tout disparaît, même le souvenir, même les outils du souvenir… Tout meurt. Une œuvre profondément émouvante.

Sur le radar

Szilasi père et fille
Il est un photographe hors du commun. Elle est elle aussi une artiste très réputée. Est-ce le simple hasard qui veut qu’ils soient père et fille ? Avant de conclure que l’un influença l’autre — modèle paternaliste qui correspond peu à ce qui transparaît de leurs liens —, il faudrait se plonger dans une lecture plus approfondie et comparative des oeuvres de Gabor et d’Andrea Szilasi. Cette exposition, petite et néanmoins très bien sentie, réunissant une vingtaine de photographies, une expo qui permet de regarder le travail de ces deux artistes différemment, nous offre l’occasion de le faire. Similitudes ? Différences ? Dialogues intergénérationnels ? Un accrochage dynamique et original permettra de relire les oeuvres de ces deux créateurs incontournables de la scène artistique. D’un côté de la galerie, vous pourrez voir des images que chacun a choisies dans le corpus de l’autre. Vous y admirerez des oeuvres ayant marqué notre imaginaire collectif, comme cette photo montrant le Coin du boulevard Saint-Laurent et de l’avenue Van Horne (1980) de Gabor, ou bien cette image intitulée Body-camera in Lake (1998), « tissage » photographique d’Andrea. Sur le mur opposé vous sont offertes des images inédites, dont une nouvelle série d’Andrea, des vanités intelligemment revisitées. Deux grands artistes qui ont la chance d’être de la même famille génétique, mais aussi de celle des grands créateurs.

Szilasi & Szilasi
Galerie Deux poissons, jusqu’au 23 novembre

 

Pierre Dorion

Pierre Dorion, à la galerie René Blouin jusqu’au 30 novembre 2019.