Emmanuelle Léonard, l’âme d’une documentariste

Emmanuelle Léonard dans son studio, avant l’exposition à la Galerie de l’UQAM
Valérian Mazataud Le Devoir Emmanuelle Léonard dans son studio, avant l’exposition à la Galerie de l’UQAM

Depuis vingt ans et même plus — depuis l’exposition de « jeunes » De fougue et de passion (Musée d’art contemporain de Montréal, 1997) —, Emmanuelle Léonard prend sa place parmi les incontournables. À coups d’images énigmatiques et de témoignages révélateurs. « Je suis chanceuse, j’ai toujours pu faire des projets. Après, j’ai eu des passages difficiles, comme tout le monde », reconnaît cette ex-membre du frondeur centre Clark qui a exposé dans les biennales et triennales, lors de manifestations d’art québécois à l’étranger et, ici, partout où ça compte.

Entre document et essai, sa pratique, d’abord uniquement photographique, puis intégrant archives et vidéos, nous plonge dans des sphères inaccessibles. Au début de 2019, l’exposition collective L’attente, à la Galerie de l’UQAM, incluait Le camion et la grâce, vidéo réalisée auprès de travailleuses sociales. Le même diffuseur boucle l’année en réservant toutes ses salles au regard à la fois discret et intrusif d’Emmanuelle Léonard. L’expo Déploiement n’est pas une rétrospective. Elle ne propose que de l’inédit, œuvres réalisées dans le Grand Nord — à −60 degrés Celsius par moments —, et dans une région désertique de Colombie. Le principal corpus a été tiré du Nunavut, dans le cadre du programme d’arts des Forces canadiennes. On y reviendra dans les semaines à venir.

Née dans la chambre noire

Photographe, Emmanuelle Léonard affirme l’avoir toujours été. Du moins depuis la piqûre qu’elle a eue adolescente en fréquentant le Service des activités culturelles de l’Université de Montréal. C’est dans les chambres noires d’un discret pavillon du boulevard Édouard-Montpetit qu’est née sa passion. « La photo, ça a été salvateur, confie-t-elle. J’étais angoissée, plutôt bum. Quand je suis entrée dans la chambre noire, je n’en suis plus sortie. »

L’avènement de la photographie numérique a fini par l’extirper du labo. Mais à voir son atelier dans Villeray, tapissé des images de Déploiement, elle n’a pas perdu la fibre. Derrière une toile, sa nouvelle chambre noire : une énorme imprimante. « J’aime imprimer et, là, je peux prendre un café en même temps, dit-elle. À la lumière. Je me serais tannée d’être en chambre noire, entourée d’acides. »

Cette fascination pour le faire, pour la fabrication d’images, s’est développée au fil des ans par une quête toujours en cours sur le pourquoi et le « par-qui » d’une image. Emmanuelle Léonard estime que l’image raconte, documente, révèle, quitte à se placer en deçà des théories voulant que la photographie ne soit que mise en scène.

« J’y crois, au documentaire. Oui, l’image est construite, d’accord, d’accord, s’exclame-t-elle. Reste que les archives policières sur lesquelles j’ai travaillé [la série Homicide, détenu vs détenu, 2010] nous servent aussi, câline ! Elles racontent la vie en prison, l’exiguïté, le savon à vaisselle… »

L’autorité, l’institution, le pouvoir traversent la pratique de cette fille de politicien — l’ex-ministre péquiste Jacques Léonard. Hier la figure du policier, aujourd’hui celle du militaire. L’Assemblée nationale, la justice, la science, l’Église ont tour à tour été au cœur de ses questionnements. « Je viens d’un milieu où le rapport aux institutions est tout sauf cynique. Elles sont importantes », raisonne-t-elle, sans vouloir détailler sa vie familiale.

Ce n’est pas la critique qui pousse Emmanuelle Léonard à scruter l’intérieur de mondes hiérarchisés, mais la curiosité. Elle a soif de voir ce qui demeure à l’abri des regards. Elle s’est certes souvent cognée sur des murs, à force de chercher à atteindre l’inaccessible. Elle a fait appel à mille astuces pour, par exemple, s’introduire dans le monde du travail et aboutir, ainsi, à Dans l’œil du travailleur (2001), une série de photos prises par des ouvriers et autres professionnels.

Je viens d’un milieu où le rapport aux institutions est tout sauf cynique. Elles sont importantes.

Les stratagèmes ont varié d’un cas à l’autre et permis notamment à l’artiste de pointer la surveillance dans nos sociétés, y compris dans l’espace public. Emmanuelle Léonard a déambulé à Mexico, caméra sous un chapeau — Guardia, resguárdeme, 2005. Elle a aussi profité d’une manif pour déceler l’humain derrière le policier en fonction — Les citoyens, manifestation, 15 mars 2009. « Même quand tu as un rôle dans une hiérarchie, la vie te fait dévier. Comme ce gars qui drague une fille, un agent de sécurité qui fait autre chose que surveiller. Il y a toujours un peu de sable, tout n’est pas lisse », résume-t-elle, en pensant à ses images de Mexico.

Le sable dans l’engrenage, c’est un peu ce que cherche Emmanuelle Léonard. Ou le rouage dans la machine, métaphore que lui a soufflée une soldate. L’artiste a interviewé devant la caméra des militaires de Valcartier, ce qui a donné une vidéo réalisée au retour de son séjour en Arctique.

Son approche de documentariste est celle, dit-elle, de Raymond Depardon, maître dans le genre : « Ce que j’aime, c’est de mettre le regard en veilleuse. Le cadre est fixé et on laisse les choses arriver. » « Mettre le regard de côté et écouter », c’est ainsi qu’elle a procédé pour suivre le déploiement de l’armée canadienne à Resolute, au Nunavut. Le défi était de taille, non seulement à cause du froid intense, mais aussi à cause des difficultés techniques. Si les militaires peinent, eux, à faire démarrer leurs motoneiges, l’artiste œuvre à l’aveugle, lunettes embrumées, incapable de faire la mise au point.

« Ils m’ont parlé de la distance, de la beauté du ciel, du froid. Le territoire est grand, mais leur déplacement est minuscule. [L’œuvre] remet en question ce travail, mais aussi la présence [humaine] en Arctique », signale l’artiste.

Le déploiement

D’Emmanuelle Léonard. À la Galerie de l’UQAM, jusqu’au 25 janvier.