Exposition: conteurs en images

Pour sa série «(Re)naître», la photographe Catalina Martin-Chico a rencontré Yorladis et son compagnon, qui vivent dans une maison du camp de Colinas, en Colombie. Ils se sont rencontrés peu de temps avant que la paix soit déclarée. Lui venait de passer deux ans en prison.
Photo: Catalina Martin-Chico Pour sa série «(Re)naître», la photographe Catalina Martin-Chico a rencontré Yorladis et son compagnon, qui vivent dans une maison du camp de Colinas, en Colombie. Ils se sont rencontrés peu de temps avant que la paix soit déclarée. Lui venait de passer deux ans en prison.

Branché sur le monde par l’entremise des sujets abordés et des artistes exposés, le Zoom photo festival Saguenay ne pouvait mieux affirmer son identité internationale que par le slogan « Storytellers », reproduit in english only sur affiches, t-shirts et sacs réutilisables. Les photojournalistes, ou documentaristes de l’image fixe, adoptent pourtant souvent la langue d’usage du territoire qu’ils visitent. Curieux paradoxe.

Originaires d’Europe et du Canada, notamment, les « conteurs » présents à Chicoutimi ont puisé leurs histoires de périples en bonne partie à l’étranger. La planète est ainsi faite qu’un festival comme le Zoom est teinté par la manière dont le Nord regarde le Sud. Par la manière dont on regarde les communautés autochtones, lorsque les reportages concernent des enjeux canadiens — le côté « local » de l’événement saguenéen.

Les réalités autochtones et les questions environnementales dominent dans la vingtaine d’expositions du 10e Zoom. Le projet emblématique, signé par la Torontoise Laurence Butet-Roch, réunit ces deux thèmes. Réalisé dans la communauté anichinabée d’Aamjiwnaang, installée dans une vallée forte en usines chimiques du sud de l’Ontario, il est plus porteur d’espoir que d’horreur, autre trait symptomatique à l’édition 2019.

Des séries se penchent sur diverses problématiques, toutes pertinentes. Sans complaisance ni propagande végétalienne, Viande (Meat), du Britannique Nigel Dickinson, décrit la réalité carnivore de l’être humain. Depuis trente ans, les photos de Dickinson ont aussi bien documenté la fièvre aphteuse que des pratiques alimentaires à faire frémir les propriétaires de chiens.

Loin des images-chocs, ou de la redite, trois séries se démarquent particulièrement en proposant de revoir l’actualité autrement. Derrière un drame, il y a souvent des histoires riches, pleines d’humanité.

Bébés de Palestine

L’amour en temps de guerre, ou à distance, malgré les barreaux de prisons, traverse la série Habibi, d’Antonio Faccilongo. Le photographe italien a suivi des femmes palestiniennes — « des familles », précisait-il, lors d’un entretien pendant les premiers jours du 10e Zoom — qui ont conçu des bébés par fécondation in vitro. Le mari et géniteur, emprisonné à perpétuité, brille par son absence.

« J’ai commencé à suivre ces familles bien avant que ces pratiques commencent. À l’époque, les femmes étaient si tristes, parce que l’armée israélienne emprisonnait les maris, témoigne le photographe. Elles ont maintenant une raison de sourire, parce que les enfants leur donnent ça. »

Rarement, le conflit Israël-Palestine est-il présenté sous l’angle de l’amour. Le fil conducteur, tel qu’exposé à Chicoutimi, prend la figure d’un enfant. Visage souvent caché, joueur ici, tristounet là, celui-ci devient l’archétype d’une union qui perdure en dépit de la séparation physique.

« C’était un pari. Je cherchais l’amour dans les maisons et, dehors, on entendait la guerre. Les premières fois que j’ai proposé le sujet, on me reprochait de vouloir parler de quelque chose que je ne verrais pas. Ce ne fut pas facile », avoue le conteur italien, heureux d’avoir plus que réussi le défi. Habibi a été publié et exposé plus d’une trentaine de fois.

Jungle colombienne, routes mexicaines

Après s’être entre-tué, se rapprocher, s’aimer. Et (Re)naître, selon le titre de la série de Catalina Martin-Chico. La photographe parisienne d’origine espagnole s’est rendue dans la jungle colombienne, où un baby-boom est en cours. Depuis que les rebelles des FARC ont déposé les armes, en 2017, la paix est non seulement revenue, mais les grossesses aussi.

On interdisait jadis aux combattantes de tomber enceintes. Dans (Re) naître, elles apparaissent un enfant dans les bras. Ou alors le ventre rond, très rond. Encore en cours de réinsertion, les membres de la guérilla, femmes et hommes, réapprennent à vivre. Ensemble, entre anciens rivaux. La photographe a ainsi découvert des couples formés d’une ex-FARC et d’un ex-militaire.

À ce quotidien renouvelé et pacifié s’oppose, dans Histoires issues de la route de la migration, l’errance et la détresse de Centre-Américains en fuite vers le Nord. Le Torontois Brett Gundlock les a croisés plus d’une fois dans leur traversée à pied du Mexique. Si la caravane a fait les manchettes à l’automne 2018, les images de Gundlock, elles, dépassent le reportage journalistique.

S’appuyant sur du texte, extraits de dialogues ou de témoignages à la première personne, la série se présente comme un carnet de route. Les portraits montrent des migrants héroïques, debout, à l’allure fière. Ils font l’histoire, celle qui est en train de s’écrire, et l’attirail du photographe et son studio mobile sont les premiers à la raconter.

Jerôme Delgado était l’invité du festival Zoom.

Zoom photo festival Saguenay

Jusqu’au 10 novembre