L’abc de COZIC

L’invitation à jouer, lancée dans le titre de l’expo, est en cela cohérente avec l’apport fondamental de COZIC qui a, dès son émergence, multiplié les stratégies pour défaire des cloisons et créer des œuvres se rapprochant des publics.
Photo: MNBAQ Idra Labrie L’invitation à jouer, lancée dans le titre de l’expo, est en cela cohérente avec l’apport fondamental de COZIC qui a, dès son émergence, multiplié les stratégies pour défaire des cloisons et créer des œuvres se rapprochant des publics.

Après la publication substantielle lancée il y a deux ans, la rétrospective muséale — la première en plus de 50 ans de carrière — s’imposait pour COZIC, le duo formé en 1967 par Monic Brassard et Yvon Cozic dans la foulée de leur rencontre à l’École des beaux-arts de Montréal, qu’ils ont fréquentée au début des années 1960. Leur travail artistique allait justement se démarquer pour rompre avec la formation classique de cette école que d’autres étudiants ont occupée en 1968, événement de contestation qui précipitera sa fermeture.

Le contexte de l’époque, celui des réformes sociales de la Révolution tranquille, appelait une redéfinition du statut de l’art et de l’artiste à laquelle le duo a contribué en amenuisant l’écart entre les œuvres et la vie de tous les jours, ce qui signifiait aussi de les faire descendre de leur piédestal et de leur enlever leur aura sacrée. De là allait aussi être consommée la rupture avec la peinture abstraite de la génération précédente, un art jugé élitiste et autoréférentiel.

Œuvres participatives

L’invitation à jouer, lancée dans le titre de l’expo, est en cela cohérente avec l’apport fondamental de COZIC qui a, dès son émergence, multiplié les stratégies pour défaire des cloisons et créer des œuvres se rapprochant des publics, tantôt en employant des matériaux inusités propres à l’ordinaire de la vie, tantôt en stimulant la réception des œuvres par des matières tactiles aux couleurs toniques qu’il était souvent possible de manipuler.

Pour des raisons de conservation évidentes, l’expo limite aujourd’hui à quelques œuvres cette possibilité, mais compense dans les salles par des interventions de nature participative pour lesquelles un jeune public se sentira davantage concerné. L’expérience même de la rencontre avec les œuvres est aussi mise en avant dans le parcours qui est centré sur elles, choix fait en accord avec COZIC par la commissaire invitée Ariane de Blois, qui signe d’ailleurs un texte dans la monographie.

Ce parti pris laisse toutefois de côté, ou relègue en filigrane, la mise en contexte sociohistorique des œuvres et, par conséquent, les événements marquants auxquels a participé COZIC — Opération déclics (1968) et Corridart dans le cadre des Jeux olympiques par exemple —, qui auraient exigé une documentation soutenue et une mise en récit plus large. Le parcours opte pour un découpage chronologique qui permet plutôt de capter la production par séries des artistes. Qualifiées « d’obsessions », ces phases sérielles sont introduites par des textes qui, avec une concision et une limpidité ne cédant rien à la complexité, soulignent généreusement les enjeux formels et conceptuels touchés par le duo en lien avec les pratiques contemporaines.

Polymorphes

La plus déterminante des périodes est celle des années 1960-1970 avec les sculptures molles qui intègrent l’héritage formaliste des abstractions et le dépassent. L’avant-gardisme de cette production repose sur l’usage de matières textiles synthétiques (peluche, vinyle) et le recours à la couture, ce qui ouvrait des perspectives inédites sur le corps évoqué et participant, comme dans l’emblématique Surface qui vous prend dans ses bras ou la plus humoristique Sans commentaire, qui suggère la rencontre sensuelle d’organes génitaux. L’accrochage est « bruyant », comme pour exagérer l’aspect polymorphe des déclinaisons et la volonté claire de ne pas contenir l’œuvre dans un espace autonome.

Photo: Idra Labrie

Le cycle suivant, au tournant des années 1980, opère un changement radical en se consacrant à la cocotte, motif en papier plié inspiré de l’enfance que la commissaire compare judicieusement au ready-made pour son caractère « trouvé », affiliant ainsi le duo avec une tendance conceptualiste elle aussi inventive. Le motif y est décliné à l’envi. Puis les pliages se font variés et plus abstraits dans la décennie qui suit, où le duo explore les configurations fixes ou temporaires de plans plus amples.

Réinvention

Il est frappant de voir ensuite un autre tournant prendre forme dans la production des années 1990. Elle se dégage des murs et se fait plus graphique et aérienne, ou même chétive. Ces assemblages de matériaux pauvres parfois recyclés confirment l’esprit dadaïste qui traverse le travail du duo, qui doit aussi beaucoup au surréalisme. Des références à ce mouvement artistique sont d’ailleurs intégrées dans une enclave située au cœur du parcours qui recrée librement l’atelier de COZIC et son foisonnement d’artefacts, esquisses de projets ou trouvailles collectionnées.

Cette mise en scène joue un rôle clé pour ouvrir sur le processus de création où les amoureux se retrouvent, sans distinction de frontières là aussi, entre le faire de l’un et celui de l’autre, au jour le jour et avec une économie de moyens aux portées en apparence inépuisables. Le plaisir de leur aventure commune dans la création est palpable, voire contagieux.

L’ennui ne semble pas toucher le duo qui jouit d’une longévité exceptionnelle et, suivant la dernière section, tient encore à « réenchanter le quotidien ». La démonstration s’embrouille cependant par une présentation surchargée, faisant notamment place aux œuvres du Codes couronnes, un alphabet chromatique de leur cru, qui peuvent finir par lasser. Malgré cette impression, l’exposition témoigne de la forte capacité de réinvention de COZIC dans le temps et de sa place indéniable sur la scène des arts visuels d’hier et d’aujourd’hui.


Les contes de Paryse

Ses seules limites ? Les murs de la galerie, dirait-on. Paryse Martin semble à ce point animée par l’énergie créatrice, qu’elle donne l’impression que ce qu’elle expose actuellement à la Galerie 3, dans la basse-ville à Québec, n’est que la pointe de l’iceberg. En sculptu- re, par le dessin, sur peinture, sa fougue narrative s’exprime par- tout, sur tout, prend la forme de la sphère ici, dépeint un monde luxuriant là, donne naissance à un bestiaire fantaisiste là-bas. Répétition et accumulation sont ses modus operandi.

L’expo Limbes et renversements étonne d’autant plus — ou assom- me, c’est selon —, que la plupart des œuvres (une quarantaine, ti- rée de cinq corpus, et même plus) datent de 2019. À chaque coup, ça fourmille de détails, ça bouscu- le notre lecture, ça nous pousse plus loin. Ce sont des bronzes suspendus et longitudinaux, à l’instar des feuillages qu’ils repro- duisent, qui se démarquent. Un éclairage frontal accentue leurs ombres, poussant les sculptures dans une autre dimension. Dans celle du dessin à leurs côtés, une œuvre plus ancienne, dont la so- briété n’est pas moins évocatrice du cycle vie-et-mort qui teinte la pratique de cette conteuse qu’est Paryse Martin.

Limbes et renversements

De Paryse Martin, à la Galerie 3, 247, rue Saint-Vallier Est à Québec, jusqu’au 17 novembre

COZIC, à vous de jouer. De 1967 à aujourd’hui

De COZIC (Monic Brassard et Yvon Cozic), au Musée national des beaux-arts du Québec jusqu’au 5 janvier.