Des architectures miroirs des villes

Inauguré en 2018, le projet vedette de l’expo, «siège de la Métropole Rouen Normandie», est qualifié de premier bâtiment public de France PassivHaus et à énergie zéro.
Photo: Luc Boegly Inauguré en 2018, le projet vedette de l’expo, «siège de la Métropole Rouen Normandie», est qualifié de premier bâtiment public de France PassivHaus et à énergie zéro.

Des villes de rêve, c’est ce à quoi nous convie l’exposition Entre-deux, une architecture de résonance, présentée au Centre de design de l’UQAM. Des villes plus humaines, où l’on aurait plaisir à prendre l’air. Elles seraient plus sobres, plus vertes, organiques et non tenues à une « idéologie esthétique » ou à un « urbanisme géométrique ». Elles reposeraient sur « un monde plus holistique, plus durable, plus sensuel ».

On parle au conditionnel tant le vocabulaire derrière les projets exposés résonne comme un langage futuriste. Pourtant, des sept bâtiments qui composent l’expo, quatre existent réellement. Et les trois autres sont en cours de réalisation.

Ce rêve pas si utopiste est celui de la firme parisienne Ferrier Marchetti Studio (FMS), dont les œuvres ont poussé à Paris et à Sète, comme à Shanghai et à Pékin. Son concept de l’architecture de résonance consiste sur un principe qu’on imaginait incontournable : chaque bâtiment doit naître en relation avec ses usagers, ses environs et son contexte.

Le programme architectural de FMS cherche à rendre les villes plus humaines. Il repose sur ce que la firme désigne comme huit principes du design. Ceux-ci mettent l’accent, par exemple, sur les sens, les matériaux ou un mouvement propre à la marche ou au rythme des saisons.

Malgré leurs objectifs humanistes, les réalisations du bureau fondé en 2010 par un architecte expérimenté (Jacques Ferrier) et une jeune pratiquante (Pauline Marchetti) sont monumentales, onéreuses et commandées par des clients prestigieux. Destiné à BNP Paribas et réalisé au coût de 65,1 millions d’euros, le projet pour la porte des Ternes, en bordure, ou par-dessus le périf parisien, ne vise pas moins qu’à réinventer Paris.

Avec ses toits verts et ses jardins suspendus pratiquement à chaque étage, ce bâtiment a fait en avril 2019 la page couverture du numéro spécial du National Geographic consacré aux « villes du futur ». Bien avant sa naissance, attendue pour 2022, il est déjà une icône.

Un tissu urbain vivant

L’architecture de FMS se présente comme un paysage en soi, où le bâti et la nature font un. C’est un « tissu vivant » où l’eau, l’air, le climat et la lumière valent autant que les matériaux utilisés. Si le toit du futur édifice de BNP Paribas est censé servir aussi à l’agriculture, d’autres bâtiments s’arriment à la nature autrement.

Inauguré en 2018, le projet vedette de l’expo, « siège de la Métropole Rouen Normandie », est qualifié de premier bâtiment public de France PassivHaus et à énergie zéro. Le PassivHaus, ou « maison passive », dans une appellation moins française, est une architecture dont la consommation énergétique est très faible.

Au Centre de design, le bâtiment en question est représenté par une installation en verre, qui s’impose autant qu’elle se fait discrète, et par deux vidéos tournées sur le site, au bord de la Seine. Une paroi en verre dichroïque, trait distinctif de l’édifice, a été placée à l’entrée du centre de l’UQAM. Sa coloration dépend des conditions atmosphériques et maximise les reflets de l’eau ou, en salle d’exposition, d’un socle miroitant.

Sensuelle et sensorielle, la pratique de Ferrier et Marchetti s’appuie parfois sur l’exubérance. C’est le cas de la tour hyperboloïde d’un escalier au parc aquatique Aqualagon, érigé à Euro Disney en 2016, « un grand chapiteau de bois et de verre respectueux de l’environnement ». Mais aussi parfois sur la sobriété, à l’instar d’un projet quasi horizontal destiné au port de Sète.

Doté néanmoins de son mirador, le terminal maritime semble avoir été inspiré par les mots de Paul Valéry, célèbre écrivain sétois. « L’œil, dans ce poste privilégié [une terrasse], possède le large dont il s’enivre et la simplicité générale de la mer », lit-on dans la citation qui accompagne les maquettes des architectes.

Expo forte en maquettes, images et croquis, Entre-deux, une architecture de résonance n’abonde pas non plus de détails. Si elle a le défaut de ne pas bien faire comprendre chacun des projets abordés, elle a l’avantage de rester ouverte, comme une vue au large.

La firme FMS, jadis Sensual City Studio, n’a pas compris que des bâtiments destinés à remplir, souvent en hauteur, des terrains vagues. Elle a aussi mené des projets qui se nourrissent de la trame des villes. Quatre d’entre eux sont exposés, dont le guide pour la conception de « gares sensuelles » auquel devront s’atteler les stations du métro du Grand Paris Express (annoncées pour 2024), à des « promenades mentales » dans Shanghai.

Comme l’expo a un côté local — Philippe Lupien, architecte et professeur à l’École de design de l’UQAM, en est un des commissaires —, un volet montréalais complète le programme. Lors d’un atelier dirigé par Jacques Ferrier, des étudiants de l’UQAM ont travaillé sur la notion de seuil dans les espaces publics. Contrairement au style international où il fait obstacle, le seuil, selon l’architecture de résonance, est souhaité et souhaitable puisqu’il ouvre la porte aux expériences personnelles et changeantes que FMS cherche dans la trame urbaine.

 

Entre-deux, une architecture de la résonance

De Ferrier Marchetti Studio. Au Centre de design de l’UQAM, 1440, rue Sanguinet, jusqu’au 10 novembre.