Ébranler le régime du visible

Joiri Minaya, «Siboney», 2014
Photo: Joiri Minaya Joiri Minaya, «Siboney», 2014

La Fonderie Darling ne se démarque pas uniquement comme centre d’exposition, mais aussi comme lieu de résidence dont les activités font d’ailleurs souvent l’objet de présentations publiques. Le plus ancien de ses programmes est celui de la Résidence des Amériques, actif depuis dix ans, que souligne cet automne l’organisme avec deux expositions chapeautées par l’intitulé Archipel des invisibles.

Alors qu’elles mettent en avant le fait d’offrir une visibilité à des artistes de la diversité culturelle, en l’occurrence ici de l’Amérique latine, les deux expositions remettent en question avec brio cette notion même de visibilité pour en faire entendre la portée plurivoque. S’il est en effet question de sous-représentativité de certains groupes dans la société, qu’en est-il de toutes ces représentations, persistantes dans le temps, qui servent des idées colonialistes ou sexistes ? Et que dire aussi des dispositifs de surveillance toujours plus nombreux qui, par reconnaissance faciale par exemple, fichent les gens et fixent les identités ? Les œuvres réunies trouvent dans l’anonymat, la déconstruction, l’appropriation et le fragment des stratégies qui mettent à l’épreuve un tel régime du visible.

Dérive

Dans la grande salle, la commissaire maison, Ji-Yoon Han, présente des œuvres du Chilien Javier González Pesce, qui est passé par la Fonderie comme résident en 2014 et qui obtient maintenant son premier solo en Amérique du Nord. Dans The Island of the Un-adapted, des panneaux ondulés formant une toiture sommaire accueillent des objets trouvés par l’artiste sur les toits de Santiago. Ballons de sport, espadrilles et sacs en plastique usés, entre autres, sont assemblés dans une configuration étudiée qui souligne la fin de leur vie utile. Hors d’usage, parce que perdus, volés ou abandonnés, ces objets trouvent une nouvelle forme d’existence en étant autrement offerts au regard.

Avec cette installation, l’artiste met à la portée du regard un monde qui, pour se passer en hauteur, au-dessus des têtes, est ordinairement inaccessible ; c’est là cependant que les objets, ainsi arrachés de leur place initiale de tous les jours, revêtent un autre sens. Cette façon qu’a l’artiste de jouer avec le point de vue est plus captivante dans les deux autres œuvres, qui exploitent aussi l’échelle des objets en combinant des sculptures et une vidéo. Trois chaloupes en bois reposent au sol avec à leur bord des fragments sculptés d’un visage, soit un nez, une oreille et une bouche monumentalisés. Avec la vidéo qui, par une vue en plongée, nous montre des objets semblables flottant sur l’eau, l’invitation à les imaginer dans un voyage potentiel se fait très forte.

Photo: Maxime Boisvert Vue de l’exposition «Two Ways to Disappear Without Losing the Physical Form»

Dans l’image vidéo, les embarcations se meuvent doucement pour esquisser un visage qui ne tient pas, mais dont les parties dérivent au gré des courants marins. L’échelle de cette constellation précaire demeure énigmatique jusqu’au moment où un nageur apparaît subrepticement dans le champ, prolongeant encore le moment de séduction opéré par l’œuvre. La figure reste incomplète et le visage anonyme, un anonymat salutaire suivant le propos de la commissaire. Dénué d’identité, ce visage « trouve une forme de puissance » du fait, avance-t-elle, qu’il pourrait offrir une résistance aux systèmes de reconnaissance et à leurs mécanismes de contrôle.

Camouflage

Il ne s’agit pas non plus de se fondre dans le paysage, sans quoi le danger serait de se faire oublier, de ne pas exister, d’où le nécessaire exercice de mettre néanmoins en vue, de rendre visible. Cet enjeu est exploré plus avant par la commissaire portoricaine Marina Reyes Franco (résidente en 2016), qui a réuni les œuvres de trois de ses congénères artistes des îles des Caraïbes. Elle s’attaque aux représentations stéréotypées des Caraïbes dont plusieurs, cherche à démontrer la commissaire, sont héritées de l’empire colonial et du regard occidental. L’économie touristique en est l’exemple prégnant en cultivant une image qui répond aux fantasmes des étrangers, faisant en sorte que les différents pays qui composent la région se disputent leur attention.

L’exposition Résister au paradis,venue de New York où elle a été primée, se présente comme une rencontre symbolique visant à contrer ce qui, au nom du tourisme étranger, éloigne les nations caribéennes les unes des autres, bien que proches géographiquement et historiquement liées par l’exploitation colonialiste. L’œuvre du Jamaïcain Leasho Johnson se déploie sur une grande surface murale et passe par la manipulation d’une imagerie du XIXe siècle qui dépeignait avec pittoresque le travail des esclaves dans des paysages tropicaux. L’artiste confond les images et leur provenance, insérant un personnage truculent qui, par exagération, humour et hommage au dancehall jamaïcain — où l’analogie de la bataille est présente —, déconstruit l’assise des représentations définissant par la domination l’identité noire.

De leur côté, Deborah Anzinger et Jori Minaya inscrivent leur propre corps dans le paysage, ce territoire livré en images au regard de l’autre. En peinture et en vidéo, elles montrent une assimilation de leur présence à la nature traitée comme un motif, par contraste ou camouflage, tel un caméléon. La vidéo de Minaya, qui a grandi en République dominicaine mais qui vit à New York, où elle est née, apparaît comme la plus aboutie des œuvres.

Sous les airs progressivement entraînants de la chanson Siboney interprétée par Connie Francis, l’artiste se met en scène dans un cube blanc muséal où elle réalise une peinture murale aux motifs floraux exotiques, méthodique ouvrage qu’elle anéantit aussitôt. Le geste ruine les conventions occidentales en peinture de la figure féminine racisée, allongée et passive. L’artiste au travail rend paradoxalement visibles les signes d’oppression en les effaçant et, ce faisant, en s’affirmant comme le sujet actif d’une représentation complexe.

 

Form / Resisting

Javier González Pesce / Deborah Anzinger, Leasho Johnson et Joiri Minaya. À la Fonderie Darling jusqu’au 8 décembre.