Immortelle ORLAN

La réputation d’ORLAN, qui fait d’elle un être vrai et fabriqué, sensé et excessif, l’accompagne dans sa virée au Québec.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir La réputation d’ORLAN, qui fait d’elle un être vrai et fabriqué, sensé et excessif, l’accompagne dans sa virée au Québec.

Impossible de ne pas la remarquer. ORLAN — en majuscules, parce que « je ne veux pas qu’on me fasse entrer dans le rang », insiste-t-elle — ORLAN, donc, porte les cheveux bien dressés, en deux tons parfaitement contrastés, des lunettes aux armatures jaunes et des tempes bien saillies, presque comme des antennes. De l’iconoclaste artiste française, âgée de 72 ans, l’histoire retient qu’elle a mis son corps au service de sa création.

Ce sont trois petites années, entre 1990 et 1993, qui l’ont rendue célèbre. Faut dire qu’elle frappe fort avec ses opérations chirurgicales destinées à changer son visage, clins d’oeil critiques aux obsessions esthétiques pratiquées par une frange de la médecine.

Au moins une des performances de la série Art charnel où elle « interrogeait l’iconographie judéo-chrétienne » avait été retransmise en direct de New York. C’était avant l’époque des webcams et des égoportraits.

Que ceux qui veulent mourir meurent. Mais ceux qui ne veulent pas mourir ? C’est incroyable, ça fait des millénaires qu’on ne nous demande pas notre avis.

« Ce qui m’importait, c’était de mettre de la figure sur mon visage, c’est-à-dire de la représentation », disait-elle, mercredi, quelques heures avant de monter sur la scène de la Société des arts technologiques (SAT).

Vous vous êtes donc créé un personnage, lui demande-t-on ? « Sans ça, je suis un personnage, répond la dame. Avec ça, encore plus. »

Sortir du cadre

Invitée par le centre Le Lieu de Québec, qui lui consacre une exposition en bonne et due forme, et par la SAT, le temps d’une conférence, ORLAN passe une semaine parmi nous. Sa réputation qui fait d’elle un être vrai et fabriqué, sensé et excessif, l’accompagne. L’expo au Lieu, Pétition contre la mort, navigue dans ces eaux, teintées autant de douce folie que de réelles ambitions.

« On a été formatés pour accepter la mort, en particulier par la religion qui nous a demandé d’accepter l’inacceptable. C’est une torture, c’est l’horreur. Que ceux qui veulent mourir meurent. Mais ceux qui ne veulent pas mourir ? C’est incroyable, ça fait des millénaires qu’on ne nous demande pas notre avis », s’insurge-t-elle, de sa voix la plus sérieuse.

ORLAN ne prétend pas avoir changé de voie. Derrière Pétition contre la mort (titre aussi d’une vidéo et d’un manifeste que les gens peuvent signer) ou derrière l’une de ses premières séries photographiques, Tentative de sortir du cadre (1965), l’intention est la même : s’opposer au discours dominant, « faire bouger les barreaux de la cage ». « J’ai fait ça toute ma vie, des tentatives de sortir du cadre ».

 
Photo: ORLAN Un robot humanoïde strip-teaser doté de parole, l'ORLANOÏDE, a été exposé au Grand Palais de Paris à l'été 2018.

« La tentative simplement que d’imaginer que cette saloperie [la mort] ne pourrait pas exister ouvre des portes, des nouveaux paradigmes. Ça nous fait penser autrement », croit-elle.

Contre la mort, pour la vie et surtout pour la liberté de parole, la liberté de choisir. Celle qui n’a jamais voulu s’assujettir à un matériau ou à une technologie, explorant toute la gamme de la créativité, a fait du corps féminin le motif principal de son art. Son combat est féministe, bien malgré elle : « J’aimerais ne pas avoir ce souci ».

« La colonne vertébrale de mon travail, poursuit-elle, c’est de questionner le statut du corps dans la société, via les pressions culturelles, traditionnelles, politiques et religieuses, qui s’impriment dans le corps et particulièrement dans celui des femmes. »

Elle a dénoncé la chirurgie esthétique et les canons de beauté mille et une fois. Elle s’est opposée à l’objet sexué et au rôle imposé de la procréation. Elle n’a pas eu peur de s’approprier les images de cultures d’ailleurs et d’autrefois — les Self-hybridations précolombiennes, africaines, amérindiennes, projet qui l’a tenue dix ans, jusqu’en 2008.

« Je parle du rapport aux stéréotypes, aux modèles, aux idéaux de beauté. Cette femme, dit-elle en pointant un exemple de Self-hybridations, pour faire bander les mecs, il lui fallait un labret. Et le plus grand possible, sinon ça ne marchait pas. »

Combat à poursuivre

Femme de son temps, ORLAN a toujours aimé exploré, souvent en pionnière, les progrès technologiques. Jadis peintre, elle a rejeté le pinceau parce qu’il lui semblait obsolète, lui préférant… le pistolet. Le minitel, l’ancêtre français de l’Internet, elle s’en est servie comme une plateforme créatrice, malgré « ses sept dégradés de gris, sans sex-appeal ».

Elle a fait du direct avant la webcam, s’est penchée sur la biotechnologie et la transplantation médicale. Elle réfléchit aujourd’hui à l’intelligence artificielle, à la vie éternelle.

Selon la biographie mise en ligne par la SAT, elle a reçu le prix E-réputation, « désignant l’artiste la plus observée et commentée sur le web ». ORLAN frappe dans le mille, se fait remarquer. Artiste actuelle et historique : en 2010, le centre Pompidou de Paris l’a citée dans la publication 100 chefs-d’oeuvre du XXe siècle. Il y aurait de quoi être fière… pas totalement, dans l’esprit terre à terre de cette visionnaire.

 
Photo: ORLAN ORLAN a présenté une version de sa performance Pétition contre la Mort à la Biennale d'Art Contemporain de Kiev, en Ukraine, en 2017.

« Les chefs-d'oeuvre du XXe siècle, je suis dedans, c’est fantastique, alors qu’il n’y a que quatre femmes [six, après vérification] », souligne l’artiste, moue en sus. Le combat féministe est loin d’être gagné, rappelle celle qui voit « les libertés se refermer ». En France, le mouvement de droite La Manif pour tous lui fait peur. Elle craint que le droit à l’avortement tombe.

Bien qu’elle soit soutenue par une galerie internationale (Ceysson & Bénétière), que les musées ne cessent de s’intéresser à elle, la grande expo comme celle que devrait lui accorder le centre Pompidou se fait attendre. Elle ne désespère pas, prise entre le rire et l’amertume.

« J’ai souvent exposé à Pompidou, mais jamais de rétrospective. Ça va venir. Vous savez ce que disent les Guerrilla Girs [collectif féministe] ? Être une femme artiste, c’est fantastique. Parce que notre carrière peut exploser. Dès 80 ans. »

Pétition contre la mort

D’ORLAN. Au Lieu, centre en art actuel, 345, rue du Pont (Québec), du 8 octobre au 10 novembre, performance déambulatoire le 8 octobre.