«Le bureau»: les conduites sociales liées à l’art

Vue de l'exposition «Le bureau».
Photo: Éliane Excoffier Vue de l'exposition «Le bureau».

À quoi servent les galeries d’art ? Juste à vendre de l’art ? C’est loin d’être aussi simple… Et que font les centres d’artistes qui vendent rarement de l’art ? Pour certains, cela pourra sembler une évidence. Mais pour ceux qui, dans le public, douteraient encore de leurs fonctions précises et de leurs mécaniques de fonctionnement, l’exposition de Nicolas Fleming au centre d'exposition Plein sud se révélera d’une grande efficacité explicative. Le propos de cette installation, camouflé dans des allures conceptuelles, se dévoilera en fait comme une formidable occasion de ne pas se contenter de visiter les salles d’exposition — la partie visible de l’iceberg des activités de la galerie d’art. Elle permettra aussi d’entreprendre une auscultation des lieux de travail qui les accompagnent.

À l’aide de matériaux divers — gypse, contreplaqué et styromousse —, Fleming a recréé dans la salle d’exposition un double légèrement modifié et très épuré des bureaux de ce centre d'exposition situé à Longueuil. Cela ressemble à une maquette grandeur nature ou à un lieu en construction, en devenir. On remarquera en particulier comment l’artiste a reproduit à l’identique les étagères sur lesquelles se retrouvent les catalogues d’exposition. Les visiteurs seront alors tentés de faire plusieurs allers-retours entre la salle d’exposition et les bureaux — que l’on peut visiter — afin de comparer les écarts et similitudes entre ces lieux.

Fleming a laissé apparentes les différentes structures de construction, jusqu’aux vis qui unissent les différents panneaux… Cette exposition fera penser aux interventions du trio BGL lorsque celui-ci s’adonnait à reproduire en bois des objets de consommation pour en ruiner la fonction d’usage, les ramenant à de simples formes. Ici, Fleming en profite plutôt pour souligner symboliquement le fait que les bureaux d’une galerie sont un assemblage de diverses activités.

Il ne s’agit donc pas seulement de montrer comment le travail en bureau rend possible l’exposition en salle. L’artiste souligne qu’une galerie, c’est bien plus que cela. Cette galerie placée dans le même bâtiment que le cégep Édouard-Montpetit permet d’aller rejoindre un public plus jeune et d’effectuer un travail d’éducation. Cette fonction éducative est ici soulignée. Les visiteurs qui iront visiter les bureaux afin de vérifier la qualité de la copie du côté de la galerie pourront aussi poser des questions sur le centre Plein sud et ses activités.

La galerie réfléchit

Ce n’est pas la première fois que Fleming s’adonne à un tel exercice de reconstitution/dédoublement des espaces d’une galerie. En 2018, dans son projet 302 Pearl Ave., dans la galerie Evans Contemporary à Peterborough, en Ontario, il avait reproduit les anciens locaux de la galerie. C’était une manière de montrer la galerie d’art comme une structure historique n’ayant pas toujours existé. Et qui n’existera pas toujours. Les galeries d’art commerciales datent en effet de la fin du XIXe siècle, et les centres d’artistes des années 1950-1960…

Florence-Agathe Dubé-Moreau présente cette œuvre dans un texte intitulé La galerie réfléchie, mais elle aurait pu tout autant l’intituler « La galerie réfléchit »… La galerie d’art, ne serait-ce que grâce à des fascicules de présentation comme celui écrit par Dubé-Moreau, participe à cette notion de démocratisation de la culture qui a pris un envol majeur dans les années d’après-guerre. Plein sud, c’est aussi une maison d’édition qui s’est parfois associée à d’autres — tel le centre Expression à Saint-Hyacinthe — afin de publier des catalogues d’exposition, mais aussi des monographies sur Lisette Lemieux, Denis Farley, Diane Gougeon, Cozic, Anne Ashton, Alexandre David…

Et ce centre d'exposition a un mandat qui ne consiste pas qu’à montrer des artistes nationaux ou internationaux, mais aussi régionaux. Depuis 1995, Plein sud remet une bourse annuelle qui « vise à encourager la recherche et l’innovation chez les artistes québécois de la relève ». Une galerie, c’est donc aussi une instance de légitimation de l’artiste où le nom de la galerie et la liste des artistes anciennement présentés jouent un rôle. Ces activités sont d’une grande importance, en particulier au moment où nos musées s’intéressent beaucoup moins à nos artistes, trop locaux…

Cette installation souligne comment, dans le champ du milieu de l’art, le centre d'exposition occupe une place importante non pas en ce qui touche au commerce, mais en tant qu’intervenant dans les conduites sociales liées à l’art.

 
 

Une version précédente de cet article, qui présentait erronément le centre Plein sud comme un centre d’artistes, a été corrigée.

Le bureau

De Nicolas Fleming. Centre d’exposition en art actuel Plein sud, jusqu’au 12 octobre.