Corps perméables et lumières sur fond noir

«Scène de crime», l’œuvre la plus récente d’Ariane Fruit, a été gravée à même le sol du studio de l’artiste, inspirée des images de scènes de crime du XIXe siècle.
Photo: Laurent Lafuma «Scène de crime», l’œuvre la plus récente d’Ariane Fruit, a été gravée à même le sol du studio de l’artiste, inspirée des images de scènes de crime du XIXe siècle.

Guy Langevin trace de la lumière lorsqu’il grave son matériau. Il travaille à la manière noire, qu’on appelle aussi mezzo tinto, et fait jaillir la lumière du noir, à coups de pointe sèche, de polissoir, ou à coups de grattoir. En surgissent des visages, mais surtout des corps aux contours flous, épaules, clavicules, jambes, abdomens. Avec cette technique, « la gamme de gris est presque infinie », dit-il. Ce qui intéresse le graveur, c’est précisément de jouer avec les demi-tons.

Guy Langevin est l’un des trois artistes invités par Isabelle de Mévius pour l’exposition de gravures Les états limites, qui prend l’affiche jusqu’au 5 janvier au 1700 La Poste, à Montréal. Les états limites, qui présente aussi le travail de Tracy Templeton et d’Ariane Fruit, explore le thème du corps.

Ces corps, Ariane Fruit les a croisés dans les couloirs du métro de Paris, armée d’un appareil photographique caché, avant de les transformer en gravures. Et Tracy Templeton évoque leur présence toute récente dans le pli d’un drap couché sur la neige.

L’art et la matière

Renversant la tendance actuelle, Guy Langevin part de photographies numériques pour les transformer en dessin et en gravures. « Toutes les images sont d’abord à l’ordinateur et après je les refais à la main », dit-il. La gravure, « c’est aussi pour l’amour de la manipulation de la matière », dit-il en montrant ses doigts tachés de cuivre. « Si on n’aime pas le contact avec le matériau, on ne fait pas de gravure. »

[La gravure], c’est aussi pour l’amour de la manipulation de la matière. Si on n’aime pas le contact avec le matériau, on ne fait pas de gravure.

Il se réjouit d’ailleurs qu’une bonne partie de ses oeuvres soit exposée ici sans vitre, pour que le spectateur saisisse mieux la texture de la gravure sur le papier. À ce spectateur, il demande d’ailleurs de compléter lui-même ces corps fuyants, inachevés, et de se les approprier à son tour. Ce travail porte sur la thématique de l’oubli, dit-il. « Mon sujet, ce n’est pas le corps humain, je me sers du corps humain pour parler d’autre chose, de l’humanité. »

D’abord photographe, Ariane Fruit a aussi opté pour la gravure pour retrouver le contact avec les matériaux, après le passage de la photographie à l’ère numérique. « J’ai une formation en photographie et en photographie argentique, dit-elle. J’avais besoin de garder le geste, le contact avec la matière et les outils. […] Il y a aussi le côté révélation de l’image en gravure, qui ressemble à la photographie. »

Dans les couloirs du métro qu’elle représente, les voyageurs marchent, elle marche, tout est flou. Les têtes sont dissoutes.

« Ce qui m’intéresse aussi dans les transports, c’est que c’est un espace intermédiaire entre deux temps. C’est un espace où on nous impose d’être seuls parmi les autres. J’ai cherché à reproduire les sensations qu’on a dans un couloir de métro », dit-elle. Ici, les corps sont impersonnels, presque inhabités. Les pauses lentes lui ont fourni les flous pour travailler en linogravures. Cette série s’intitule La meute.

Plus loin, son oeuvre la plus récente, Scène de crime, est un très gros format, qui la représente, en vue plongeante, en train de travailler dans son studio. « C’est une linogravure que j’ai gravée directement sur le sol en lino de mon atelier », dit-elle. Inspirée des images de scènes de crime élaborées au XIXe siècle par Alphonse Bertillon, elle a patiemment rendu le détail de son studio, avec quelques allusions aux scènes de crime d’époque. Telle tache d’encre pourrait devenir une tache de sang, le gant laissé sur la presse pourrait avoir accueilli la main d’un meurtrier…

Tracy Templeton était en Indiana lorsqu’elle a photographié des draps figés sur la neige fraîchement tombée. Originaire de Saskatchewan, elle y a superposé des flocons de neige de sa terre natale, et une lumière d’aurores boréales. Ici, les corps ont déjà disparu, laissant derrière eux des draps froissés, dans des gravures sur coton satiné grand format.

La source de cette série se trouve plus loin dans l’exposition, un étage plus bas. Absence prolongée, gravure effectuée en 1997, représente un matelas abandonné dans une maison voisine de la ferme de ses parents, dans les Prairies natales de Tracy Templeton. Son père lui avait raconté que les habitants de cette maison, dont un frère et une soeur, avaient dû quitter les lieux très rapidement, au moment de la vente de leur maison. N’est restée d’eux que la trace d’un corps sur ce matelas. Et l’oeuvre de Tracy Templeton pour y faire suite. Ces draps posés sur la neige, Templeton les a repris lors d’une résidence en Argentine. Et le pays lui a alors inspiré la gravure de traits d’or dans des fissures.

Les états limites

Au 1700 La Poste jusqu’au 5 janvier