Lumière sur Lisette Lemieux

Lisette Lemieux, «Échappée de culture», 2019
Photo: Guy L'Heureux Lisette Lemieux, «Échappée de culture», 2019

Sculptrice de la lumière, de la verticalité, de la répétition des formes, de la musicalité aussi, Lisette Lemieux possède plus d’une affinité artistique avec Guido Molinari. C’est du moins le prétexte derrière l’exposition Consonance, combinaison de sons, en musique, présentée à la fondation du peintre décédé en 2004.

Regroupant vingt-cinq œuvres réalisées en quarante ans, Consonance est à ranger du côté des expos rétrospectives, de celles qui donnent une (très) bonne idée de la pratique de l’artiste concerné. Depuis les années 1970, Lisette Lemieux explore une multitude de matières sous différentes formes, sans pour autant perdre en cohérence.

Si le verre est incontournable chez cette artiste qui se sert constamment de la lumière pour révéler ou modifier la réalité — elle utilise souvent du verre biseauté —, on n’a affaire ici ni au vitrail classique ni à l’objet design, soufflé et précieux. Et il n’y a pas que ça chez Lisette Lemieux. Le texte, ou la référence littéraire, d’Hélène Monette à François Cheng, et l’écriture, ou ce qui vient après elle — la si expressive Gommer (2011), faite de résidus de gomme à effacer —, traversent aussi cette pratique sensible et réfléchie.

On se demande quel genre de détour les musées prennent pour ne pas souligner l’ampleur d’une telle carrière. Mais bon, il y a des lieux comme la Fondation Guido Molinari et des éditeurs comme Plein sud, responsable de la monographie publiée pour l’occasion, qui jouent leurs rôles.

Consonance n’est pas pour autant qu’une rétrospective. Exposer à la fondation de l’est de Montréal, c’est exposer aux côtés de Molinari, en écho à ses œuvres. L’idée, en soi, n’était pas mauvaise.

Aux bandes verticales du peintre, le commissaire invité, Richard Gagnier, restaurateur d’œuvres dans une autre vie (au Musée des beaux-arts de Montréal), juxtapose des colonnes de la sculptrice, un motif récurrent chez elle, surtout dans les années 1980. À un tableau de la série des Triangulaires opaques de Molinari, des losanges translucides de Lemieux. À un tracé du premier empreint de légèreté et de fugacité, l’œuvre en porcelaine et en verre Fossile d’Icare (2011) de la seconde.

Molinari au second plan

L’idée n’est donc pas mauvaise, tant les deux artistes, qui ne se sont jamais côtoyés, se répondent. Sauf qu’il y a une évidente surcharge de l’espace. La Fondation Guido Molinari nous avait habitués à des salles qui respirent. Pourtant, il n’y a probablement pas beaucoup plus d’œuvres exposées cette fois. C’est sans doute la nature monumentale de la sculpture de Lisette Lemieux qui donne cette impression de trop-plein.

De manière surprenante, la plupart des œuvres de Molinari passent au second plan. Sans doute une rétrospective Lemieux n’avait pas besoin de la caution du maître de l’abstraction. D’emblée, c’est la relation entre Colonne mémoire et Colonne dessin, deux sculptures de 1987, qui interpelle. Il faut dire que l’une ne va pas sans l’autre : la première en bois et en graphite est l’empreinte de la seconde et de son fil métallique.

Ailleurs, ce sont des pièces plus imposantes qui se démarquent, de manière individuelle. Au rez-de-chaussée domine À l’ombre du Sphynx (1986), une structure pyramidale construite sur l’accumulation de cubes de bois noirs et des lamelles de verre qui les relient et les transpercent en même temps. L’œuvre, qui appartient au Musée national des beaux-arts du Québec, oppose la masse, ou l’ombre, et la brèche de lumière dans cette muraille, du coup peu menaçante.

Dans l’espace qui servait jadis ici de coffre-fort, la toute récente Autodafé (2019) évoque le temps qui passe. Sorte de stèle funéraire — ce sont des cendres des documents de travail de l’artiste et prof retraitée qui ont été comprimées dans des tubes transparents —, l’œuvre dessine un paysage mouvant, presque sablonneux.

À l’étage, c’est une installation in situ, au sol, qui dicte les regards et la déambulation des visiteurs. Composée de moulages en plâtre de feuilles par nature envahissantes (des pétasites et des rhubarbes), Échappée de culture (2019) évoque autant le travail minutieux de l’artiste que l’aspect incontrôlable de la vie.

Au-delà du résultat, de l’objet obtenu, c’est du processus de création que parle l’exposition. En cela, Lisette Lemieux et Guido Molinari ne sont pas tellement loin l’un de l’autre. Le travail en atelier leur est primordial et ça se manifeste dans l’exercice manuel, dans l’exploration des formes, dans une écriture plastique propre à chacun.

 

Consonance

De Lisette Lemieux. À la Fondation Guido Molinari, jusqu’au 17 novembre.