Dialogue dans le temps et l’espace

Mathieu Grenier, «Fondation #8» et «Fondation #9», 2019
Photo: Simon Belleau Mathieu Grenier, «Fondation #8» et «Fondation #9», 2019

Mathieu Grenier a jusqu’ici créé des œuvres en s’intéressant à celles des autres et surtout à leur contexte de présentation. C’est d’une certaine façon encore le cas dans sa plus récente production présentée chez René Blouin, qui s’incarne dans un dialogue fécond avec l’œuvre de Charles Gagnon (1934-2003). Cette exposition se présente comme une collaboration posthume qui, en plus de réactiver le regard sur le travail de Gagnon — avec des œuvres peu, voire jamais montrées —, a le mérite de marquer un nouveau jalon dans le parcours encore jeune de Grenier. Plus personnel, il se dévoile en faisant de son processus créatif le sujet du présent corpus.

C’est par la photographie que les œuvres des deux artistes se répondent d’abord, dans un face-à-face qui n’a rien d’oppositionnel. La mise en place cultive au contraire les échos formels. D’un côté, plusieurs photos Polaroid des années 1970 de Gagnon s’alignent en vis-à-vis de trois grands « tableaux » de Grenier, des armatures d’acier, ajourées, supportant des photographies en noir et blanc. Le dispositif insiste sur la notion de fragment et de cadrage, ce qu’explorait en série Gagnon, repérant dans le réel observé des jeux de lignes fournis par le bâti et ses ombres portées ou dans la nature. Ces petits morceaux aux limites de l’abstraction, en comparaison avec les photos argentiques pratiquées à l’époque en milieu urbain, ouvrent sur l’espace de l’atelier, aspect significatif pour Grenier. Ses images à lui, nous a-t-il indiqué, sont des vues prises depuis son atelier à Lyon, alors qu’il était en résidence de création.

L’expo est faite de ce genre de parallèles entre les corpus qui ne sont pas redevables qu’à des coïncidences. C’est le fruit de recherches menées par Grenier qui l’ont poussé à entrer en contact avec la succession de l’artiste, avec qui une relation complice s’est tissée, les arrimages se nourrissant mutuellement. Pour preuve, les travaux expérimentaux de Grenier au cyanotype ont permis de révéler des œuvres inédites de Gagnon partageant cette technique d’impression photographique caractérisée par son bleu indigo.

Fantômes

Les cyanotypes de Gagnon apparaissent aussi dans les années 1970, période déterminante pour l’artiste qui, alors qu’il s’était réalisé d’abord en peinture, confirmait sa tendance interdisciplinaire après avoir intégré la photo et même le cinéma expérimental, une attitude très postmoderne. Dans l’expo, deux toiles des années 1960 sont les témoins éloquents de cette production qui enviait déjà le langage photo et filmique. Dans Space blind-dark – Espace-écran-sombre (1968), aplat et découpage en périphérie peints à l’huile renvoient à la surface de projection vierge, à l’espace en soi de l’image et à la notion de cadrage.

De grands cyanotypes abstraits de Grenier sont les contrepoints de ces toiles qui doivent aussi au néo-dadaïsme. Les impressions sur coton présentent de larges taches informes parfois traversées de lignes droites, des empreintes laissées par une bâche et des tiges de métal manipulées par l’artiste. Entre hasard et contrôle, Grenier a tiré le procédé photographique vers la peinture en donnant des résultats proches des canons de l’expressionnisme abstrait américain qui étaient devenus familiers à Gagnon lors d’un séjour à New York dans les années 1950 et dont sa pratique allait retenir les leçons, notamment pour ce qui est de la gestualité.

En leur qualité indicielle, en tant que traces laissées par les objets sur la surface enduite d’émulsion photosensible, les cyanotypes de Grenier nous ramènent à leur processus de fabrication et aux gestes de l’artiste. La découpe en nuée des formes suggère une présence fantomatique qui est évocatrice de ce dialogue tenu avec la pratique de l’artiste prédécesseur, bellement honorée par cet acte de remémoration et de réactivation.

Inédits

Lui-même à cheval entre des techniques qui défient les frontières entre la photo et la peinture, Grenier fait ressortir ce qui a fait de Gagnon un artiste marquant pour son époque. Et encore aujourd’hui. Ce regain d’intérêt passe par la présentation de certains de ses cyanotypes, la plupart inédits. On y reconnaît des images de son répertoire en photographie argentique, détails d’architecture et de la nature.

Du lot, il y a l’œuvre connueMillerton (1971), assortie de son jumeau au Polaroid, dont une version fut de l’historique expo Camerart (Optica, 1974-1975) et que Gagnon a réalisée dans le cadre d’un atelier suivi avec le photographe Robert Frank, décédé récemment. D’autres œuvres n’ont jamais été exposées ou, par le fait même, encadrées, ce qui a demandé une intervention de Grenier pour celles comportant un assemblage de deux tirages. Cet exemple d’œuvre complétée atteste la nature singulière de cette collaboration posthume qui, pour être riche conceptuellement, ne manque pas de sensibilité.

Du cube blanc à la boîte noire

En 2015, Mathieu Grenier retenait l’attention avec Au-delà des signes. Il exposait tels des tableaux des fragments de murs du Musée d’art de Joliette, alors en grand chantier. Ces restes gardaient en mémoire les canons de la peinture abstraite québécoise, la silhouette de leur empreinte là où ils avaient été placés. Après avoir interrogé le cube blanc qu’est l’espace muséal idéalisé, l’artiste s’est tourné en 2016 vers les cubes noirs en photographiant les dispositifs de projection d’oeuvres filmiques présentées dans des lieux notoires : MoMA PS1, Power Plant, Western Front. La peinture abstraite faisait retour, pour ainsi dire, dans certaines images centrées sur des halos. Sur cette lancée, l’artiste diplômé en arts visuels de l’UQAM poursuit des études de maîtrise à l’University of Texas, à Austin, réputée très sélective, qui lui permet cette année d’étudier à la Royal Academy of Art à Londres dans le cadre d’un programme d’échange.

Suspended Space

De Mathieu Grenier. Une collaboration posthume avec Charles Gagnon. À la galerie René Blouin, Montréal, jusqu’au 12 octobre.