L’art actuel à la rescousse

«Dans l'intimité du leurre», vue de l'exposition.
Photo: GAD «Dans l'intimité du leurre», vue de l'exposition.

Née dans les années 1960, la Maison des arts de Drummondville entame cet automne son ère « art actuel ». Le centre d’exposition, ou « galerie », du diffuseur municipal sera désormais voué à la création de pointe.

L’exposition inaugurale de la saison de la Galerie d’art Desjardins, portée par le leurre, ne trompe pas : ce sont bien des artistes de premier ordre qui ont été réunis ici. Ce sont même quatre diffuseurs montréalais qui ont conçu l’exposition, et concevront les trois qui suivront.

L’entièreté de la programmation 2019-2020, coiffée du titre Excentrer, a été confiée aux centres d’artistes Arprim, B-312, Circa et Skol. Les quatre entités de l’édifice Belgo, au centre-ville de Montréal, feront en sorte que les arts visuels de pointe trouveront une niche dans la ville la plus peuplée du Centre-du-Québec.

« Depuis deux ans, nous avons eu notre lot de surprises qui nous ont poussés vers le changement. Le changement bouscule, étourdit, mais c’est un avancement », admettait la directrice de la Maison des arts depuis 2016, Marie-Pierre Simoneau, lors du vernissage d’Excentrer. Dans l’intimité du leurre.

« On est dans la découverte de l’art actuel, une immersion, soulignait-elle plus tard, en entrevue. Dire qu’il y a une communauté d’art actuel à Drummondville, ce serait mentir. »

Celle qui est issue du monde des communications ne cache pas que la réorientation du mandat de la galerie, jadis de type beaux-arts, a suscité des « inquiétudes ». Le conseil d’administration a quand même appuyé la direction. Le virage était important, mais il en allait de la survie de la galerie.

Un trou de 100 000 $

Jusqu’en 2011, la galerie tenait un rôle de second ordre, confinée au sous-sol de l’établissement voisin du cégep. C’est à la faveur d’un réaménagement des lieux qu’elle est apparue au rez-de-chaussée, dans un espace vitré adjacent à la salle de spectacles. La nouvelle vocation est issue d’une seconde transformation, cette fois administrative.

Cet espace pourtant apprécié a été remis en question en 2015, lors de la refonte du programme d’aide au fonctionnement pour les institutions muséales du ministère de la Culture. La corporation Maison des arts Desjardins Drummondville (MADD) a perdu la subvention annuelle (100 000 $) qu’elle recevait pour la gestion de sa galerie. Celle-ci ne répondait pas aux critères du Conseil des arts et des lettres du Québec (CALQ), qui avait hérité du dossier.

« Le soutien [du ministère] était reconduit tous les quatre ans. Il nous permettait d’asseoir un budget important. Du jour au lendemain, bang ! C’était fini. Il a fallu, comme on dit en bon québécois, se revirer sur un dix cents », dit Marie-Pierre Simoneau.

Pour accuser le coup, la corporation a puisé dans les surplus de la salle de spectacle, fréquentée par 100 000 visiteurs annuels. Mais pour retrouver le financement récurrent de Québec, la galerie devait se renouveler.

La solution « art actuel » est venue de Gilles Prince, qui a piloté la transformation en 2009 de la galerie Horace de Sherbrooke en Sporobole, centre en art actuel. Il est de ceux qui estiment qu’une région « a la capacité d’être à la fine pointe d’une mouvance ».

« Il nous est arrivé avec un plan d’action de 67 pages. Une thèse de doctorat, selon la directrice de la Maison des arts. C’était ambitieux, mais on l’a fait. »

Partager un savoir

« Le public ici n’est pas un public d’arts visuels, mais plutôt des arts de la scène, concède Gilles Prince. Oui, ce sera difficile [de l’attirer]. Ça prendra le temps que ça prendra. »

De son plan de 67 pages, plusieurs mesures ont déjà cours, dont celle, essentielle, de confier le contenu des expositions à des commissaires en résidence. Si le projet Excentrer est celui de quatre centres d’artistes, c’est que ce sont les directrices d’Arprim (Emmanuelle Choquette), de B-312 (Marthe Carrier), de Circa (Émilie Granjon) et de Skol (Stéphanie Chabot) qui en signent, à huit mains, le commissariat.

Elles ont eu carte blanche pour « tout inventer », selon Stéphanie Chabot, y compris « la structure des expositions » (nombre, durée, contenu). Un privilège qu’elles ont apprécié d’autant plus que, dans leur quotidien de « gestionnaires culturelles », le volet artistique est mis de côté. « Un beau prétexte pour nous donner une vision commune », explique Émilie Granjon.

Le concept du commissaire en résidence, Gilles Prince le voit comme une occasion pour faire rayonner une expertise. L’idée n’est pas d’imposer une vision, mais de partager un savoir, en respectant « l’ADN du lieu ». « [Le projet] doit permettre le transfert de connaissances », estime-t-il.

L’identité de la Maison des arts, teintée de spectacles, sera mise à contribution. Dès 2020-2021. « On pense inviter un artiste de la scène à faire un projet en art actuel. Les neurones se font aller, déjà », dit une enthousiaste Marie-Pierre Simoneau, qui souhaite que la galerie d’art soit soutenue de manière récurrente par le gouvernement d’ici quatre ans.

Le CALQ finance quand même à hauteur de 60 000 $ les quatre expositions d’Excentrer. La première sur le thème du leurre sera suivie à l’automne par un projet sur les « archives, mémoires collectives ». L’année 2020 s’amorcera par une exposition d’objets qui suggèrent la théâtralité, puis par une seconde intitulée Espaces identitaires et territoire.