Incursion dans le monde des objets

Gauri Gill, <i>Untitled #27</i>, de la série<i> Acts of Appearance</i>, 2015 — en cours.
Photo: Gauri Gill Gauri Gill, Untitled #27, de la série Acts of Appearance, 2015 — en cours.

Pour sa 16e édition, Momenta, la Biennale de l’image, frappe fort et remporte ainsi le pari de sa réinvention enclenchée en 2017. L’organisme, qui opérait anciennement sous le nom du Mois de la photo à Montréal, veut désormais aborder plus largement l’image et ses multiples déclinaisons, dont la photographie n’a pas seule l’apanage. Le succès de cette édition tient dans le caractère porteur de son thème « La vie des choses », qui s’intéresse grosso modo à la culture matérielle que constituent les objets qui nous entourent, et aux enjeux qu’elle pose, justement, en regard de l’image.

Les objets, qui se rapportent autant à la société de consommation qu’aux pratiques artisanales, rituelles et identitaires, sont plus que les fonctions utilitaires auxquelles ils sont vite associés. C’est souvent en leur qualité de « sujet », et par conséquent pour leur pouvoir d’agir, que les œuvres réunies en parlent, faisant la démonstration d’une distinction de moins en moins nette entre vivant et non-vivant, entre humain et non-humain. Inversement, des personnes se voient assimilées à des choses ou à de la marchandise.

Le thème est si riche que la commissaire María Wills Londoño — qui cosigne l’édition avec la directrice de l’événement Audrey Genois et son assistante Maude Johnson — en a fait découler quatre sous-thèmes qui permettent de repérer l’étendue des nuances explorées par les artistes. Le cœur de la biennale tient dans l’exposition de groupe présentée de concert par la galerie de l’UQAM et Vox qui proposent avec 22 artistes un condensé de ces axes, que développent par ailleurs 12 autres expos, des solos surtout, dans d’autres lieux de diffusion et sur lesquelles Le Devoir reviendra dans les prochaines semaines.

Devenir sujet

Deux premiers volets offrent des lignes de perspective, plus que les frontières de catégories étanches, pour aborder les œuvres à la Galerie de l’UQAM. Avec « Objets culturels et cultures matérielles » peut résonner l’installation vidéo de Rafael Ortega, qui donne à voir des pratiques de fabrication traditionnelles mexicaines (broderie, tressage, perlage…). Le savoir-faire des mains en action magnifié dans les images laisse entendre le rôle de transmission joué par les objets artisanaux, porteurs de mémoire. Non sans angle critique, Jeneen Frei Njootli, dans une courte vidéo s’arrêtant par cadrages serrés sur des détails, prête à une motoneige les soins d’apparat traditionnellement réservés aux chiens de traîneau par le peuple Vuntut Gwitchin, au Yukon. Dans ces exemples, les images produites habituellement par les regards colonisateurs et exotisants sur des cultures non occidentales sont remises en question.

Plusieurs autres œuvres comme celles-ci comportent une dimension politique, les objets culturels n’étant pas neutres, mais plutôt l’incarnation de l’Autre, est-il permis d’explorer. Dans un diaporama inspiré d’un enseignement classique de l’histoire de l’art, Kader Attia juxtapose des images puisées dans des réserves de musées, qui répertorient des poteries anciennes et des portraits de soldats blessés de la Première Guerre mondiale qui ont en commun, suivant le rapprochement visuel, une esthétique de la réparation. De l’un à l’autre, la méthode humanise ou chosifie, portraiture ou classe froidement.

Ce passage est souligné par le volet thématique « Êtres chosifiés ou objets humanisés », qui rejoint plusieurs œuvres comme celles de Keyezua, de Laura Aguilar et de Victoria Sin, entre autres sous la forme de séries photographiques prisant couleurs et clarté descriptive, qui montrent des corps confrontant différents repères identitaires, dans un désir souvent de dissonances. Dans une perspective plus strictement liée à l’objet comme relique, la proposition de Chun Hua Catherine Dong fait mouche. En procédant à un échange de vêtements, elle se met en scène avec les amies de sa mère défunte, ainsi présente par procuration.

Fétiches d’aujourd’hui

Il n’y a donc pas de vie sans mort, nous disent aussi ces œuvres qui s’attardent à nos relations aux objets. Chez Vox, où le volet thématique « Nature morte à l’ère de la crise environnementale » oriente autrement la réception, le neuf, constamment renouvelé, côtoie l’obsolescence programmée , et la nouveauté, la ruine. Juan Ortiz-Apuy se penche sur le culte des objets, pratique vérifiable aujourd’hui dans les vidéos amateurs mises en ligne qui montrent les consommateurs déballant leurs achats. Ces objets, dont des êtres vivants, gagnent une aura, suggère l’artiste en leur édifiant des autels. Les dispositifs prennent d’ailleurs chez Vox des formes plus variées, défiant la limite entre l’objet et l’image.

D’autres œuvres racontent. Dans un film captivant, The Drift, Maeve Brennan met en parallèle trois personnages rencontrés au Liban et leur passion pour des « trésors » que sont des vestiges romains, des pièces archéologiques et… les restes de voitures. Tout est dans les gestes portés aux choses, démontre aussi la drolatique vidéo de Bridget Moser, qui détourne l’usage commun d’objets du quotidien, ne laissant plus de doute quant à leur impact sur nos comportements.

Tandis que Moser se produira en performance chez Vox le 2 octobre, nourrissant la biennale de quelques propositions plus récentes, le film Der Lauf der Dinge (1987) de Peter Fischli et David Weiss, en amorce de l’expo, se présente comme un classique qu’il fait bon revoir.

Une biennale ancrée dans son milieu

Même si les employés de soutien de l’UQAM ont reconduit la grève, rien encore n’entrave l’accès à la galerie universitaire. Momenta dit suivre de près la situation et souhaite respecter les manifestations des grévistes. C’est d’ailleurs une des forces de l’événement que de pouvoir reposer sur le partenariat avec les diffuseurs, preuve de son ancrage dans la communauté. À cela s’ajoute le dialogue posé entre les artistes d’ici et d’ailleurs, que mettent aussi en valeur par des réflexions le catalogue, dans une conception graphique irréprochable, ainsi qu’un copieux menu d’ateliers éducatifs. Les ingrédients, en somme, qui assurent la qualité de l’événement, seul de son créneau dans la métropole depuis que la Biennale de Montréal a tiré sa révérence.

La vie des choses

Momenta 2019. Biennale de l’image, Galerie de l’UQAM et Vox, centre de l’image contemporaine. Jusqu’au 13 octobre.