Décès du photographe Robert Frank, un géant de la photographie du XXe siècle

 Parade – Hoboken, New Jersey, 1955
Photo: Robert Frank de «Les Américains», courtoisie de Pace / MacGill  Parade – Hoboken, New Jersey, 1955

Né en Suisse en 1924, immigré aux États-Unis en 1947, Robert Frank y devient, avec la parution de son livre intitulé Les Américains, un des géants de cette discipline. Il vient de mourir en Nouvelle-Écosse, où il passait, depuis plusieurs décennies, l’essentiel de sa vie. Robert Frank avait 94 ans.

L’Amérique des années 1950 qu’on lui présente est celle de l’élan économique, de l’optimisme à tous crins, d’Hollywood en Kodacolor, de la télévision dans chaque foyer, de la voiture de l’année et des magazines sur papier glacé. Frank va prendre à revers cette Amérique pour l’appréhender sous un autre angle. Il déboulonne l’idée préformatée de ce pays à l’heure de l’explosion de la société de consommation.

« Ma mère m’avait demandé : “Pourquoi est-ce que tu prends toujours des photos des gens pauvres ?”, racontait-il au magazine Time. Ce n’était pas vrai, mais mes sympathies étaient avec les gens qui luttaient. Il y avait aussi ma méfiance envers les personnes qui ont établi les règles. »

Photo: Kathy Willens Associated Press Robert Frank avait 94 ans.

La photographie de Frank est vive, faite à la vitesse de ses déplacements. Il marche, tout le temps, et prend ses photographies au rythme de ses pas. Chemin faisant, il réinvente l’idée du cadrage, de la perspective, de ce qui doit être flou ou pas. Une ombre, une main, un morceau de verre, des passants, un oeil, un reflet : tout l’attire et finit, dans sa mire, par former la cohérence d’un regard. Frank défie les règles du cadrage équilibré, de la lumière parfaite, de la composition traditionnelle, au point où il finit par rejeter des influences antérieures, comme celle de Cartier-Bresson.

Il tire à bout portant sur certains de ses sujets, avec un culot certain, dans une esthétique de l’instantané qui fera école. Autrement dit, ce ne sont pas les qualités formelles pures de l’image qui comptent, mais l’intensité des émotions qui se dégagent de l’ensemble. Cette avancée dans la façon de présenter le monde assure à Frank une place unique au panthéon des grands photographes du XXe siècle.

Les Américains

L’ouvrage qui le fait connaître, Les Américains, est d’abord publié en français en 1958 par Robert Delpire, un des plus célèbres éditeurs de photographies de l’époque. Cette édition française tient de l’étude sociologique illustrée. Elle comporte différents textes, signés notamment par Simone de Beauvoir, John Steinbeck, William Faulkner et Henry Miller. Ces textes seront supprimés après qu’il aura eu rencontré Jack Kerouac, pour l’édition anglaise. Ce sera Kerouac qui écrira, seul, l’introduction du livre, sans cesse réédité depuis.

Au début des années 1980, Frank fera la route jusqu’à Québec pour assister à un colloque consacré à l’écrivain d’origine canadienne-française. Il fut lié d’amitié non seulement à Kerouac, mais aussi à Allen Ginsberg, au point d’être considéré comme un des principaux photographes à avoir documenté la culture des écrivains de la Beat Generation.

La reconnaissance de Frank ne sera pourtant pas immédiate. Les magazines populaires, plus attirés par la technique que par la compréhension des émotions d’un photographe, critiquent d’emblée les maigres qualités, en regard de leurs standards, des cadrages et du grain des images de Frank. Ce type de critique n’est pas à même de mesurer apparemment ce qu’apportent ces images au chapitre de la sensibilité au monde.

Boursier de la Fondation Guggenheim, Frank connaît sa première exposition solo en 1961, à l’Art Institute of Chicago. L’année suivante, son oeuvre est exposée au Museum of Modern Art à New York. Les expositions ne vont plus s’arrêter, même si on considère de façon générale qu’il vit en reclus et repousse volontiers les mondanités.

Le scandale Rolling Stones

Robert Frank est venu à quelques reprises présenter ses oeuvres au Québec. Le professeur Richard Baillargeon, professeur à l’École d’art de l’Université Laval, l’a accompagné lors d’un séjour à Québec en 1987. Il pouvait être à la fois très disponible et être assez sec, se souvient-il, en racontant comment Frank tenait à visiter les friperies de la ville. « Il occupe une niche très importante dans la photographie contemporaine. Mais il est aux antipodes du personnage en quête de notoriété. Les restaurants huppés, par exemple, il détestait ça. Il avait du mal à aller à ses propres vernissages. » Le photographe reviendra à quelques occasions au Québec, dont au début des années 1990, à Saint-Jean-Port-Joli, à l’occasion d’une résidence d’artistes dont profitait son épouse, la peintre américaine June Leaf.

Au début des années 1980, Frank était venu présenter à Montréal Cocksucker Blues, son film sur les Rolling Stones. Pour leur album intitulé Exile on Main Street, les Stones avaient utilisé une oeuvre de Frank puis l’avaient encouragé à produire un film. Or, ce film avait terriblement déplu au groupe parce qu’il ne se concentrait pas seulement sur l’aspect musical mais accordait une juste place à l’usage de la drogue, aux groupies nues et à la violence qui accompagnaient l’existence du groupe. À la suite d’un procès, la diffusion du film fut interdite, sauf en présence de son réalisateur et dans des cadres particuliers, ce qui a eu pour effet d’augmenter l’aura de Frank comme celle des Stones.

Une influence déterminante

Le photographe montréalais Michel Campeau, qui jouit désormais d’une notoriété sur la scène internationale, a été profondément touché par l’annonce du décès de Frank. Il témoigne de l’importance qu’eut le photographe sur sa sensibilité, comme sur celle de nombreux autres artistes. « Rien, ou si peu dans cette histoire de la photographie qui peuplait ma bibliothèque d’autodidacte ne m’a fasciné et intrigué autant que l’oeuvre du photographe et cinéaste Robert Frank. Comme si la vie en dépendait, j’ai longtemps interrogé la géographie de son évolution et les circonstances biographiques ayant suscité un tel feu sacré. »

Campeau observe que les photos « de ce héros de la subjectivité critique » l’interpellaient sous plus d’un angle, « tant par leur radicalité que par la présence des êtres venus aux rendez-vous de ses amours et de ses amitiés ». Plus encore que ses films et ses vidéos ou que l’album culte The Americans, son affection va au recueil autobiographique intitulé The Lines of my Hand (1972). « Il fut pour moi une réelle catharsis, et ses résonances catalysèrent l’impérieux désir de mesurer l’intensité de mes propres états d’urgence, ne sachant plus trop ce qui, de l’existence ou de la photographie, les pulsations de l’une ou les rebondissements de l’autre, orchestraient les turbulences de ma sensibilité et de cette liberté jusque-là insoupçonnée. » L’oeuvre de Frank comporte plus d’une vingtaine de livres et autant de films.