La dictature du bonheur règne au CCA

«Gallup Board Room Still». Un court film donne la parole à des responsables de la maison Gallup sur le sentiment des individus interrogés la veille d’un sondage.
Photo: Centre canadien d’architecture «Gallup Board Room Still». Un court film donne la parole à des responsables de la maison Gallup sur le sentiment des individus interrogés la veille d’un sondage.

Il fut une époque où le progrès des sociétés était évalué par la baisse du taux de mortalité des enfants, l’augmentation de la longévité des citoyens, la diminution du taux de suicide, la hausse de l’alphabétisation et des revenus… Mais tout cela est presque démodé. De nos jours, le critère qui englobe et supplante tous les autres, le critère le plus important, le plus in, est sans nul doute celui du bonheur.

Il faut à tout prix être heureux, le clamer haut et fort, et ce, même sur Facebook ou Instagram dans des publications et photographies débordant de félicité. Chaque année, des organismes et revues publient d’ailleurs une liste des pays et de villes où on est le plus heureux. Il existe même un rapport sur le bonheur mondial.

C’est d’ailleurs avec l’affichage d’un de ces classements que démarre l’exposition Nos jours heureux au Centre canadien d’architecture (CCA), une des meilleures expos à Montréal ces jours-ci.

Dans cette classification, la Finlande est la « gagnante » depuis deux ans, suivie par d’autres pays nordiques. Le Canada, quant à lui, a glissé de la 5e place en 2015 à la 9e place en 2019… Saurons-nous trouver les moyens d’être aussi comblés que nos contemporains du Nord ? Réjouissons-nous, il existe bien des outils pour gagner cette compétition, avec le sourire…

Des outils

Dans cette course au bonheur, nous, citoyens du XXIe siècle, avons en effet bien des outils. Des compagnies — comme Google ou Zappos, filiale d’Amazon qui vend des chaussures sur le Web — créent des postes de responsable du bonheur. D’autres — comme Investopedia — mettent en place des indices d’anxiété, indices obtenus en surveillant les mots tapés sur les outils de recherche Internet qui dénoteraient de l’angoisse. On ne parle plus maintenant de capitalisme sauvage ou de capitalisme tardif, mais de capitalisme émotionnel.

Nos sociétés ne produisent plus des biens et des services, mais des émotions reliées à ces produits ou ces services, et parfois même de simples sentiments associés à rien de plus que des liens Internet entre individus. Mais ces indices sur le bonheur et l’anxiété ne seraient pas des outils futiles permettant juste de tâter le pouls du moment. Ils permettraient de vraiment mieux comprendre des vagues de fond dans nos sociétés. Investopedia pourrait prévoir les comportements des investisseurs.

Le référendum sur le Brexit ou l’élection de Donald Trump s’expliqueraient par la baisse du taux de bonheur des citoyens en Grande-Bretagne et aux États-Unis. Bien que l’économie allait bien dans ces deux pays et que le taux de chômage était très bas, les individus n’avaient pas été si tristes et anxieux depuis longtemps et voulaient du changement… Même le Printemps arabe pourrait lui aussi se comprendre à l’aune de ce concept.

C’est ce qu’on nous explique dans un court film produit par le CCA, film qui donne la parole à des responsables de la maison Gallup qui travaillent sur le sujet depuis 2005, prévoyant de poursuivre leur étude systématique jusqu’en 2105. Cette étude qui prétend voir loin se concentre sur le sentiment ressenti par les individus interrogés la veille du sondage…

Le commissaire Francesco Garutti produit ainsi une exposition qui signale comment les valeurs de notre époque sont en train de changer, ou tout au moins d’être manipulées. À l’heure où la moindre technologie est présentée comme ayant le potentiel de transformer le monde, cette expo réfléchit à un changement de paradigme plus imposant et plus inquiétant. Tout comme les compagnies qui vendent une image de bonheur plutôt qu’un produit utile et efficace, nos gouvernements s’enfonceront-ils eux aussi, encore plus, dans cette vision très relative et très subjective du progrès ?

Le bien-être momentané et relatif a-t-il déjà remplacé le développement durable ? Le classement des pays ou des villes où les gens sont les plus heureux transforme-t-il les identités nationales ou urbaines en marques de commerce, en images réductrices gommant les diversités culturelles ? Notre appréciation de l’espace urbain et architectural se fera-t-elle aussi principalement avec ce filtre de lecture ? Notre rapport à la nature est-il devenu une mise en scène réconfortante ? Ces compagnies qui mesurent le taux de bonheur des citoyens sont-elles en train de dicter à nos sociétés comment elles doivent se transformer afin d’être plus heureuses ?

Voilà des questions majeures que soulève cette brillante exposition. Elles ne sont pas toutes totalement nouvelles, mais elles semblent prendre une ampleur peu réjouissante. Nos jours heureux, vraiment heureux, d’un bonheur libre, non calculé et non instrumentalisé, sont peut-être derrière nous.

Nos jours heureux - Architecture et bien-être à l’ère du capitalisme émotionnel

Au Centre canadien d’architecture, jusqu’au 13 octobre.