L'image en pièces détachées à Momenta

Trente ans après le début de cette exposition  (appelée Mois de la photo jusqu'en 2017, puis Momenta), c'est la première fois que son commissariat est confié  à une Latino-Américaine, en l’occurence María Wills Londoño.
Photo: Catherine Legault Le Devoir Trente ans après le début de cette exposition (appelée Mois de la photo jusqu'en 2017, puis Momenta), c'est la première fois que son commissariat est confié à une Latino-Américaine, en l’occurence María Wills Londoño.

Des épreuves au jet d’encre et des vidéos HD, il y en aura comme d’habitude à la biennale de l’image. Mais cette prise 2 de Momenta, jadis Mois de la photo à Montréal, sera aussi celle d’un lot d’objets, de matériaux et de matières à l’état réel : des cheveux, de l’eau, du perlage sur fourrure, du béton, des bâches, des bibelots, des miroirs, des dessins, des cartons… Le thème ? La vie des choses.

Cette diversité de choses, et d’images, est à mettre au crédit de la commissaire invitée, María Wills Londoño. Pour sa première expérience professionnelle à Montréal (et au Canada), la chercheuse colombienne arrive avec son vaste bagage sur la photographie hors du classique 2D.

Dans son immense valise, le premier effet qu’elle a mis parle du déploiement de la photographie. L’exposition et livre Re(cámaras) : espacios para una fotografía extendida (2010) ramène l’art de l’image à sa réalité d’origine : l’espace clos de la chambre noire. Il faut dire que sa langue d’usage a aidé l’artiste : de cámara (l’appareil photo) à recámaras (la chambre), l’écart est minime.

« Mon approche de l’image a à voir avec quelque chose en extension. Ma première exposition, Re(cámaras), reposait sur le concept de l’appareil photo comme espace architectonique. Il s’agissait de réflexions sur la photographie-installation, sur l’espace, sur la camera obscura », souligne-t-elle lors d’un long entretien accordé dans une Galerie de l’UQAM en plein montage.

Momenta, la biennale de l’image, version María Wills Londoño, aura un fait encore plus inusité : après trente ans de cet événement (Mois de la photo jusqu’en 2017, puis Momenta), c’est la première fois que le commissariat est confié à une Latino-Américaine. Et puis ?

La principale intéressée sait que les artistes d’Amérique latine, et les penseurs comme elle, bénéficient depuis quelques années du courant contre l’appropriation culturelle et pour une révision des discours de l’Histoire. Sa biennale montréalaise, María Wills Londoño ne l’a tout de même pas inondée de Latinos.

Vent du Sud

« Una, dos, trescuatro, cincoseis,siete, ocho », compte-t-elle, visiblement pour la première fois, en repassant la liste devant elle. « Et avec Francis Alÿs, qui est Belge et Mexicain, ça fait neuf artistes d’Amérique latine », conclut-elle. Somme toute, sur 39 noms, c’est un taux qui ne la surprend ni ne la déçoit.

« Avec une commissaire latino-américaine, ce nombre peut exploser, mais surtout, dit-elle, il peut se traduire dans un thème, celui de l’objet culturel, qui est une affaire très latino-américaine. Nous avons été sujets d’exotisme, surtout à partir d’un point de vue photographique. Le regard des étrangers a longtemps prévalu. Je me bats contre ça avec mes expositions. »

Présente plus d’une fois en Europe (PhotoEspaña, Jeu de Paume et Fondation Cartier à Paris, Rencontres d’Arles) et aux États-Unis (International Center of Photography de New York), María Wills Londoño a conçu pour Momenta un programme en quatre volets, incluant les « objets culturels ». La vie des choses, écrit-elle dans la publication de la biennale, « propose un dialogue polyphonique qui tente d’élucider le quelque chose que révélerait l’image ».

Culture matérielle, êtres chosifiés (ou objets humanisés), l’absurde de l’objet et une relecture de la nature morte en ces temps de crise environnementale sont les quatre axes. « La 16e édition de la biennale, lit-on aussi, se penche sur la représentation des objets non pas à partir d’une prétendue transparence de l’image, mais à partir d’œuvres transversalement politiques. »

María Wills Londoño n’a pas voulu imposer sa compréhension du sujet. Elle s’est laissée imbiber par le contexte montréalais. Dès le début.

« L’idée de parler de la vie des choses m’est venue en regardant le travail d’artistes locaux, dit celle qui avait été invitée à visiter la première Momenta. Certains d’entre eux font partie de l’expo, comme Juan Ortiz-Apuy ou Celia Perrin Sidarous. C’est à Montréal que j’ai pensé à étudier les choses dans un contexte de conflit entre l’objet en surabondance et la crise environnementale. »

L’exercice commissarial, c’est « une étincelle », et l’endroit où elle surgit compte pour beaucoup, croit la résidente de Bogotá.

Jamais seule

Le résultat, qui sera dispersé en douze adresses, découle, assure la commissaire, d’un travail en dialogue. D’abord avec ses co-commissaires « locales » (Audrey Genois, directrice de Momenta, et Maude Johnson), puis avec les équipes des espaces ciblés.

« J’ai fait un voyage expressément pour rencontrer et penser collectivement ce qui pourrait intéresser chaque lieu. Je n’arrive pas dans cette biennale et disant : “Tu as ce hangar, tu mettras ceci.” Oui, je suis arrivée avec une ligne directrice, reconnaît-elle, mais en réalité, c’était un éventail de propositions. J’aime ce genre de négociations. »

María Wills Londoño a apporté son bagage, son « disque dur », qui incluait ses lectures de Georges Pérec (Les choses) et d’Orhan Pamuk (Le musée de l’innocence). Chez ces écrivains, les objets ont une telle force qu’ils transforment leurs sujets.

Elle a aussi apporté de la Colombie une tradition photographique. Cette experte du travail d’Oscar Muñoz, artiste qui travaille la photo sans jamais en avoir pris une — la Galerie de l’UQAM l’a exposé en 2009 —, se dit héritière du groupe de Cali, génération de photographes issue des années 1970.

« Ces artistes explorent l’art photographique. Ils le déplacent, détruisent les images, les photocopient. C’est le contexte qui les guide, parce qu’ils n’ont pas de moyens, qu'il y a crise sociale… Les tensions politiques les poussent à aller au-delà des canons. »

L’image en extension, ou en pièces détachées, sera aussi au cœur de l’expo.

La vie des choses

Momenta, la biennale de l'image, dans divers lieux, du 5 septembre au 13 octobre