Une sélection particulièrement émouvante au «World Press Photo 2019»

Dans la photo de l’année, Yanela Sanchez, fillette hondurienne, pleure lorsqu’elle et sa mère, Sandra Sanchez, sont placées en détention par des agents de patrouille frontalière américains à McAllen, Texas, aux États-Unis, le 12 juin.
Photo: John Moore Getty Images Dans la photo de l’année, Yanela Sanchez, fillette hondurienne, pleure lorsqu’elle et sa mère, Sandra Sanchez, sont placées en détention par des agents de patrouille frontalière américains à McAllen, Texas, aux États-Unis, le 12 juin.

Le sud-ouest du Nigeria est la région du monde où le taux de naissance de jumeaux est le plus élevé. Il y est quatre fois plus haut qu’ailleurs sur la planète. Dans la ville d’Igbo-Ora, rares sont les familles qui n’ont pas vu naître de jumeaux. Le phénomène a inspiré un reportage photo à Benedicte Kurzen et Sanne De Wilde, et a remporté le premier prix dans la catégorie Portraits du World Press Photo, dont l’exposition ouvre ses portes à Montréal.

Curieusement, cette omniprésence des jumeaux suscite des réactions complètement différentes d’un village à l’autre de cette région du monde. À certains endroits, la naissance de jumeaux est vue comme une malédiction, au point de générer des infanticides par la communauté, selon ce que les photographes ont entendu. Une première partie de leur reportage s’est d’ailleurs déroulée dans un orphelinat de Gwagwalada, où des familles viennent porter des jumeaux parce qu’elles ont peur qu’ils soient assassinés dans leur communauté, ou parce que leur mère est morte en couche.

« C’est illégal, précise Benedicte Kurzen, qui est de passage à Montréal avec sa collègue Sanne De Wilde pour l’exposition du World Press Photo. L’infanticide est illégal au Nigeria. » Elle ajoute que cette hantise de la gémellité peut s’expliquer par le risque qu’elle comporte, tant pour la mère que pour les enfants, au moment de l’accouchement. Dans la communauté d’Igbo-Ora, désignée comme capitale mondiale des jumeaux, l’approche de la gémellité est inverse. Les jumeaux sont considérés comme des dons du ciel et tous veulent s’en approcher. La tradition veut d’ailleurs que les jumeaux soient photographiés ensemble et qu’ils portent des vêtements semblables jusqu’à l’âge adulte.

Photo: Bénédicte Kurzen et Sanne de Wilde Noor Le Nigeria compte l’un des taux de naissance de jumeaux les plus élevés au monde. Sur la photo, des jumelles côte à côte à Igbo-Ora.

Ces pratiques prennent racine dans la croyance selon laquelle chacun d’entre nous a un double dans l’au-delà. Lorsque des jumeaux naissent dans la réalité, les parents ne peuvent pas savoir quel enfant est réel, et quel autre est « spirituel » en quelque sorte. Dans un troisième lieu, Calabar, le travail d’une missionnaire irlandaise, Mary Slessor, venue sur les lieux en 1876 et dont la fondation a protégé de nombreux jumeaux, a permis d’éradiquer cette pratique de l’infanticide.

Les contraintes d’affichage n’ont pas permis aux deux photographes de déployer la totalité du projet Terre des jumeaux, mais on peut voir aussi certaines de leurs photos en plein air, à l’angle des rues de la Commune et McGill, grâce à une collaboration avec SDC Vieux-Montréal.

Des images émouvantes

On le savait, la photo lauréate de l’année, signée John Moore, montre une petite Hondurienne pleurant alors qu’elle et sa mère sont placées en détention par la patrouille frontalière de McAllen, au Texas. « C’est sûr que dans le choix d’une photo comme celle-là, il y a quelque chose de politique », dit Matthieu Ritz, producteur du World Press Photo pour Montréal. La sélection du jury présente par ailleurs des images qui dégagent une grande sensibilité cette année. Une série de photos, prises par Catalina Martin-Chico, s’intéresse à la grossesse de femmes colombiennes, anciennes guérilleras des FARC. Avant la fin de la guérilla, les FARC leur interdisaient de porter des enfants. Dans la catégorie Environnement, une photo de Mario Cruz montre un enfant allongé sur un matelas, parmi les détritus sur le fleuve Pasig, aux Philippines. Cet enfant récupère des matériaux de recyclage. En 2017, ce fleuve a été considéré comme le plus pollué de la planète. Des travaux ont été entrepris pour le nettoyer, mais il y a encore tant de déchets sur le Pasig qu’on peut se déplacer dessus en marchant.

Photo: Alejandro Cegarra Des manifestants anti-Maduro, à Caracas, au Venezuela, en 2014.

Dans la catégorie des « photos isolées », l’Américaine Mary F. Calvert présente la photo d’un ancien marine de l’armée américaine dans un bain. Traumatisé pour avoir été forcé de marcher nu avec d’autres hommes sous les douches alors qu’il était dans l’armée, puis harcelé pour l’avoir mentionné aux autorités, Ethan Hanson a dû démissionner de l’armée. Depuis, il n’est plus capable de prendre une douche. La légende de la photo mentionne que « des chiffres récents du ministère de la Défense indiquent des agressions sexuelles en hausse dans l’armée. Comparés aux femmes, les hommes sont moins enclins à signaler un traumatisme sexuel, craignant des représailles et une stigmatisation ».

Photo: Brent Stirton Getty Images Petronella Chigumbura, membre d’une unité de lutte contre le braconnage, exclusivement féminine, participe à une formation sur le camouflage dans la réserve de Phundundu, au Zimbabwe.

Dans la même catégorie, Alyona Kochetkova s’est photographiée, le crâne rasé, boudant son bortsch, pourtant son plat préféré, et illustrant ainsi les conséquences de la chimiothérapie. Une photo saisissante, prise par Forough Alaei en Iran, dans la catégorie Sports, montre une femme qui s’est déguisée en homme pour assister à un match de foot, dans un pays où c’est interdit aux femmes. Mentionnons aussi qu’à l’étage, le World Press photo a consacré une petite salle au 25e anniversaire du journal L’Itinéraire de Montréal. Depuis 1994, c’est 2500 camelots qui ont vendu ce journal consacré à l’inclusion sociale d’itinérants.

L’exposition World Press Photo 2019 est présentée au Marché Bonsecours jusqu’au 29 septembre.