Les artistes toujours poussés plus au nord par un vent de gentrification

«Nous sommes quatre et avons tous des espaces privés avec fenêtres, commente Caroline Mauxion, active en photographie. Sur de Gaspé, c’était très cher. J’ai le double d’espace, pour 100 $ de plus. Il n’y a pas photo.» 
Photo: Catherine Legault Le Devoir «Nous sommes quatre et avons tous des espaces privés avec fenêtres, commente Caroline Mauxion, active en photographie. Sur de Gaspé, c’était très cher. J’ai le double d’espace, pour 100 $ de plus. Il n’y a pas photo.» 

Le vent de la gentrification qui ne cesse de pousser les artistes vers le nord de l’île a fini par leur faire franchir l’autoroute 40. Au printemps, des ateliers ont été aménagés dans un étage vide d’un bâtiment de la rue Chabanel, souvent évoquée comme un nouveau quartier. On y est, dans cet ancien pôle du textile aujourd’hui porté par la technologie et le design.

Le galeriste Yves Laroche, éditeur dans une vie antérieure et promoteur immobilier, ouvre porte après porte. Certains espaces sont encore au stade de chantier, mais bon nombre sont fonctionnels. Spacieux, lumineux et pas chers, précise-t-il, fier de montrer le résultat d’années de négociations.

« Celui-ci est un grand local de 2400 pieds carrés, dit le marchand d’art. L’artiste paie 1700 $ par mois. Une telle grandeur, dans le Mile-End [où il loue aussi des ateliers], ça coûte 4500 $. »

C’est Yves Laroche qui est derrière ce déménagement d’artistes dans l’arrondissement Ahuntsic-Cartierville, avec ses associés de la Société des Deux-Bourgeois, dont son collègue galeriste Louis Lacerte. Ils ont obtenu du propriétaire du 99, rue Chabanel que le 5e étage soit transformé en ateliers. Ils les louent, puis les sous-louent aux artistes.

« On [les] loue moins de 10,25 $ [du pied carré] par an, taxes incluses. J’ai des baux de 5 ans. Ce sont des ententes qui ont été longues à négocier, dit-il. Je veux que les artistes puissent budgéter pour longtemps. Des hausses faramineuses comme dans le Mile-End, c’est épouvantable. »

Une trentaine d’artistes se sont établis depuis avril. Certains emménagent ensemble en subdivisant un atelier de 2000 pieds carrés. Tous ceux rencontrés affirment que les bas loyers ont été un important incitatif. Et l’éloignement du quartier, pas suffisamment dissuasif. « J’habite dans Parc-Ex, ça me prend dix minutes en vélo », dit Andréanne Godin, qui a déménagé pour agrandir son atelier.

Le peintre Mathieu Lévesque ne s’en cache pas : il a fui la hausse des loyers du Pôle de Gaspé, l’emblématique lieu d’art du Mile-End. « J’économise au pied carré. Je paie plus cher, parce que j’ai un plus grand espace », dit-il, heureux de pouvoir s’entourer de toute une série de tableaux.

Photo: Catherine Legault Le Devoir Le peintre Mathieu Lévesque dans son atelier du 5e étage au 99, rue Chabanel

« Nous sommes quatre et avons tous des espaces privés avec fenêtres, commente Caroline Mauxion, active en photographie. Sur de Gaspé, c’était très cher. J’ai le double d’espace, pour 100 $ de plus. Il n’y a pas photo. »

Le 5e étage n’est prêt qu’à moitié. La transformation se poursuit, une cuisine commune est attendue. Yves Laroche aimerait procéder à l’inauguration officielle en novembre. Mais il ne compte pas s’arrêter là : les 6e et 7e étages sont dans sa ligne de mire.

L’homme, qui dit être en discussion avec une douzaine de propriétaires, n’a pas que ce bâtiment en tête. Ce qui l’emballe le plus, c’est la mezzanine au numéro 433 de la même rue : il l’imagine, d’ici 2021, occupée par 20 galeries.

Un nouveau Belgo, bâtiment clé du centre-ville ? « Beaucoup plus grand que le Belgo. Je dirais Chelsea », répond-il, en évoquant le quartier new-yorkais transformé dans les années 1990. « Chelsea, c’est un bel exemple. Tout le monde disait que c’était trop loin. »

Yves Laroche est convaincu que le centre-ville de Montréal perdra ses galeries. Il veut que ses confrères l’imitent. Établi sur le boulevard Saint-Laurent, aux portes de la Petite-Italie, lui-même ne renouvellera pas son bail en 2020. La galerie Lacerte, voisine de la sienne, devrait aussi migrer. Yves Laroche assure que des enseignes de New York, de San Francisco et d’Europe accepteraient d’ouvrir des antennes montréalaises sur Chabanel.

À l’Association des galeries d’art contemporain (AGAC), regroupement basé à Montréal et duquel est membre Yves Laroche, on n’a pas entendu parler du projet de la rue Chabanel. « À mon sens, dit François Babineau, président sortant de l’AGAC, le coin autour du futur campus de l’Université de Montréal, où se trouve déjà la galerie Éric Devlin, est plus attrayant que Chabanel. »

Toujours abordables ?

Aujourd’hui attrayant. Mais demain ? Avec un taux d’inoccupation de 40 %, le secteur de la rue Chabanel est encore appelé à se transformer. L’artiste Caroline Mauxion se sait utopiste, mais rêve que la force du nombre permette aux artistes de garder les loyers bas. Que Chabanel ne soit pas un autre Pôle de Gaspé.

À la Société de développement commercial (SDC), on reconnaît que ce qui fait le plus parler, c’est l’arrivée des entreprises comme Canada Goose. « On ne peut pas garantir que les loyers seront toujours abordables, dit Gwen Formal, de la SDC, mais on travaille actuellement sur un plan d’affaires. »

L’arrondissement Ahuntsic-Cartierville a modifié au printemps un règlement d’urbanisme pour permettre l’aménagement d’ateliers. Pour la mairesse, Émilie Thuillier, la question des loyers est « une préoccupation ». « Pour le moment, dit-elle, le secteur a une image : si vous démarrez une entreprise, ou voulez l’agrandir, il y a de la place. On ne vit pas encore les contrecoups, mais il faudra y penser. La Ville de Montréal devra développer des ententes pour la pérennité [des ateliers]. »