Au centre SAW, un érotisme militant

Mia Sandhu, «Summer Solace» (détail), 2017
Photo: Kyrylo Khailov Mia Sandhu, «Summer Solace» (détail), 2017

La semaine Fierté dans la Capitale — Capital Pride, dans l’autre langue —, ne débutera que le 18 août, mais la galerie SAW était impatiente de s’afficher. Lancé à la mi-juillet, l’événement Sex Life. L’homoérotisme dans le dessin (exposition et numéro de la revue HB) célèbre la réouverture du diffuseur en art contemporain, après deux ans de travaux, et six mois de retard.

Cinq fois plus grande. Et entièrement transformée, la galerie SAW d’Ottawa, jadis condamnée à un sous-sol, qui convenait à sa nature underground, la voilà sur deux étages. La dénomination « galerie » a, elle, été abandonnée. Finie aussi la colonne qui obstruait une des salles. Désormais, c’est la lumière qui caractérise les lieux, avec une orientation plus marquée vers la cour extérieure.

Ce qui ne change pas, signale le commissaire permanent de SAW, Jason St-Laurent, c’est la mission. Engagé sur le flanc gauche depuis sa fondation en 1973, auprès desminorités de genre, notamment, celui qui est un centre d’artistes (et non une galerie marchande) a choisi une exposition des plus militantes pour son grand retour.

 
Photo: Sholem Krishtlaka Sholem Krishtalka, «A Berlin Diary: Aftermath» (9), 2017.

« Est-ce que les queers et féministes des années 1970 se reconnaîtraient dans le nouveau SAW ? C’était notre préoccupation, reconnaît Jason St-Laurent. On a réfléchi à ce qui nous différenciait de l’offre culturelle à Ottawa et on s’est battu pour que ça ne change pas. »

Délicat et explicite

Au programme de l’exposition inaugurale : des « perspectives sur l’érotisme entre personnes du même sexe ». Expo de dessins, certains délicats, d’autres explicites, Sex Life donne le ton de la nouvelle ère. SAW continuera à défendre « la diversité culturelle et sexuelle », affirme le commissaire acadien. Pas pour choquer. Pour ouvrir les esprits.

« À SAW, on aime provoquer, mais Ottawa n’est pas si conservatrice », dit celui qui, pour ses débuts, avait signé avec son jumeau, Stefan, l’expo Scatalogue : 30 ans de merde en art contemporain (2002). Seul le centre de la capitale a voulu la programmer.

« SAW n’a jamais hésité à parler, par exemple, du conflit Israël-Palestine. Ici, on croit au pouvoir de l’art à changer les mentalités », insiste-t-il.

Le projet Sex Life rassemble des figures de l’art contemporain comme Kent Monkman, mais aussi des « outsiders ». Le côté bédé ou cartoon teinte une bonne part de l’ensemble. Le tracé spontané propre au dessin y est aussi présent. Et HB, périodique exclusif au dessin actuel, relaie l’exposition en lui consacrant un numéro hors-série.

« Je suis un grand fan de dessin », confie Jason St-Laurent, impliqué dans HB depuis le premier numéro en 2013. « J’ai toujours eu l’idée d’une expo sur l’homoérotisme. Le porno est présent partout, mais avec un but spécifique. Je voulais donner d’autres points de vue. Montrer que des communautés se forment à travers les relations sexuelles. »

Aucun fait ne semble avoir été exclu, de l’érection au cunnilingus, aucune censure imposée. Le projet ne s’est cependant pas bâti sans embûches. Une embûche, dans l’horizon HB : l’imprimeur local qui se désiste en cours de route.

 
Photo: Dc3 Art Projects Cindy Baker, «Crash Pad» (3), 2017.

« Les bleus [étape pour tester les couleurs] avaient été approuvés. Certains ont eu peur de faire quelque chose d’illégal », suppose le commissaire, soulagé d’avoir récupéré les rouleaux de papier. L’impression s’est faite à Montréal, sans perte d’argent. Et les exemplaires sont arrivés à SAW, la veille du vernissage.

Un plus vaste projet

Le centre d’artistes a quintuplé ses espaces dans le cadre d’un vaste projet incluant le réaménagement de tout un quadrilatère, dont la Cour des arts — une ancienne cour municipale reconvertie à la fin des années 1980. Relocalisée dans un bâtiment neuf, inauguré en 2018, la Galerie d’art d’Ottawa a libéré des espaces dans l’édifice patrimonial, au bénéfice d’une vingtaine d’organismes actifs en arts médiatiques, en danse contemporaine, en théâtre…

Projet en partenariat public-privé, le renouveau de la Cour des arts a nécessité des investissements de 100 millions de dollars. La Ville d’Ottawa a investi 40 millions de dollars, alors que le promoteur DevMcGill, le groupe Germain Hospitalité et le constructeur EVC ont assumé le reste.

« Quarante millions, oui, c’est un montant important parce que c’est un projet situé au centre d’Ottawa. Il y a tout un renouvellement du centre-ville. Près de la Cour des arts, il y aura une station du train léger [qui sera inaugurée en septembre]. Nous travaillions déjà avec ces groupes clés et avons voulu leur donner des plus grandes opportunités », commente Nicole Zuger, gestionnaire des programmes Avancement des arts et Mise en valeur du patrimoine à la Ville d’Ottawa.

SAW n’agrandit pas seulement ses espaces. Avec l’ouverture en novembre du Labo nordique, il réaffirmera son soutien aux créateurs autochtones. Financé par le Conseil des arts du Canada, ce lieu de recherche et de production est destiné aux « artistes du Nord », d’où qu’ils viennent. « On veut continuer à encourager les échanges Nord-Nord », affirme Jason St-Laurent, fier des liens tissés depuis cinq ans avec la Scandinavie.

Plus lumineux, non moins militant, le SAW nouveau. À entendre son porte-parole, il s’est donné les moyens de s’impliquer davantage politiquement. « L’initiative Art and Protest » consiste en de l’équipement de sérigraphie et d’impression photo pour réaliser des grands formats. « On rend accessible cet équipement aux militants. On les associe à un artiste pour concevoir une campagne et SAW assume les frais d’impression. »

L’expo Sex Life. L’homoérotisme dans le dessin est en place jusqu’au 28 septembre.