Discrètes Rencontres

Vue de l’exposition «Partenza» de Renata Poljak à Maria
Photo: Rencontres internationales de la photographie en Gaspésie Vue de l’exposition «Partenza» de Renata Poljak à Maria

Depuis 2009, été après été, la Gaspésie n’est pas seulement l’affaire de touristes équipés de cellulaires-caméras. Elle est aussi la destination d’une clique de l’image, celle des professionnels de la photo. La raison : les Rencontres internationales de la photographie en Gaspésie, série d’expositions en plein air (ou pas) disséminées sur une partie du territoire.

Inégale et parfois frustrante, la cuvée 2019, la dixième, a ses points forts. Un lot important de photographes iraniens — ils forment la majorité de tous les artistes exposés — donnent du poids à la manifestation, sans qu’on sache pour autant vers quoi mène le rapprochement Iran-Gaspésie. Le projet qui se démarque est à mettre au compte de la Croate Renata Poljak, qui aborde avec sensibilité et originalité le thème de la migration.

Manifestation imposante par son ampleur géographique — dans 12 municipalités, villes et parcs nationaux de la péninsule jusqu’au 30 septembre —, les Rencontres peuvent s’être enracinées dans la région, leur 10e anniversaire est un peu discret. Trop discret. Pourtant, les kilomètres ne manquent pas : 380 d’entre eux séparent les deux extrémités, de la Côte-de-Gaspé à la MRC d’Avignon.

Photo: Rencontres internationales de la photographie en Gaspésie Vue de l’exposition «Iran: poésies visuelles» à Carleton-sur-Mer, volet 2, Croiser le temps: entre présent et passé. 

Pour « fêter » les dix ans, on n’a pas trouvé mieux que de revenir, dit-on, à l’essentiel : la rencontre. Les 17 expositions et leurs 31 artistes sont liés par ce — pseudo — thème. Mais de quelle rencontre s’agit-il ? Celle qu’on prétend organiser depuis les débuts, autour du « beau risque de la création », comme le disait en 2017 Claude Goulet, directeur et fondateur de l’événement, dans la revue Ciel variable.

Pas de rencontre sans échanges. Pour le voyageur qui arrive par La Pointe et se dirige, disons, vers la baie des Chaleurs, la porte d’entrée des Rencontres, L’Anse-au-Griffon, risque de ressembler à un rendez-vous manqué.

C’est pourtant dans un établissement de diffusion, le Centre culturel Le Griffon, qu’a été placée l’exposition Entre fleuve et rivière, issue d’une collaboration entre Charles-Frédérick Ouellet, artiste local, et le Français Christophe Goussard. Mal éclairée, la salle qui leur a été réservée était dans un état peu accueillant (tables sens dessus dessous) lors de notre passage. Et surtout pas ou peu de signalisation.

Discrètes, les Rencontres ? Fantomatiques même. Pas une affiche dans un café, pas un dépliant qui fasse la publicité. Le festival se déroule à l’insu des populations (et des touristes), dans les municipalités où il pose pied.

Certes, à chaque exposition, ou presque, correspond un panneau bleu pour indiquer sa présence. Rares sont les passants qui semblent cependant interpellés, tant ils s’y trouvent pour d’autres fins, un rocher percé ici, une plage là. Le piège du panneau sans oeuvres n’est pas non plus inévitable, comme autour du site historique de Paspébiac. À moins de jouer à la chasse au trésor, la rencontre nature-culture tombe ici à plat.

Parlons photo

Au bout de cette quête d’images, il y a quand même de belles surprises. À l’intérieur du parc national Forillon, dans le secteur patrimonial de la Grande-Grave, l’ensemble Foules de Mélissa Pilon en est toute une, de quête. L’artiste issue du photojournalisme a trié des fonds d’archives autour du motif de la marée humaine. Armées, assemblées, manifs ou… mer de voitures, ce récit de l’humanité parle de photographie et de patrimoine, avec des clins d’oeil au site qui l’accueille.

Photo: Mélissa Pilon Vue de l’exposition «Foules», de Mélissa Pilon, au parc national Forillon.

La sélection de photographies iraniennes, portée par son propre titre — Poésies visuelles (voir encadré) —, a été scindée en quatre volets. Parfois disparates, parfois confus, les regroupements donnent à voir un Iran hors clichés.

Notons, parmi les corpus exposés, celui de Mehdi Vosoughnia, basé sur des portraits hors normes imbriqués dans des espaces vétustes, intérieurs d’un luxueux hôtel au passé trouble. Ce mariage avec le passé, il n’est cependant pas seul à le faire au parc des Horizons, à Carleton-sur-Mer. L’exercice finit, sinon par mêler, par lasser.

Le volet « S’engager », coincé entre deux bâtiments du site historique de Percé, est le plus politisé du programme iranien. Rien n’est littéral. Captifs de Babak Kazemi, la série la plus originale, est portée par sa teneur grise, hors du temps. Elle est issue d’un processus complexe — « de la gomme bichromatée et [de] l’exposition au soleil chaud de l’Iran », selon les notes de l’artiste. Ces photos font de l’arbre leur motif, prétexte pour parler de l’isolement et du combat pour l’environnement qui peut mener, en Iran, à la prison.

« Rencontres » sous-entend un avant, ou un après. C’est de ce moment autre, en tout cas, que traite Renata Poljak dans la série Partenza. Le propos non seulement distingue la photographe croate, mais il s’appuie sur de magnifiques compositions en noir et blanc, paysages de bord de mer (comme au parc de Maria où on les découvre) mettant en relief, sans misérabilisme, des femmes et des hommes.

La rencontre entre humain et nature de Poljak trouve écho dans la rencontre entre ses images et le site qui les expose. Disposées du stationnement jusqu’au quai, sans envahir l’endroit, les photos prennent place comme les personnages, en respect de l’eau et des montagnes à l’horizon. Le rêve de fuir, malgré la peur ou un drame latent, est porteur d’espoir.

L’Iran, sous le filtre de la poésie

« Je voulais sortir des clichés politiques, sortir d’une vision orientaliste de l’Iran, confie la commissaire du volet Poésies visuelles des Rencontres internationales de la photographie en Gaspésie, Claudia Polledri. C’était mon intention, au départ. Mais en allant en Iran, je me suis rendu compte que du politique, on ne s’en sort pas. »

La chercheuse italienne établie depuis dix ans à Montréal a fait du Liban son principal sujet d’études. Les Rencontres lui ont donné l’occasion d’élargir ses intérêts sur les « représentations photographiques » et elle a plongé dans la vaste imagerie poétique d’Iran. Or, même des « poésies visuelles », a-t-elle constaté, cachent des réalités politiques. Impossible d’imprimer les photos là-bas ; c’est à Montréal que ça s’est fait. Compliqué de payer les cachets. Les virements bancaires, mieux vaut les déposer dans des comptes étrangers. Inviter les artistes au Québec ? Bonne chance avec les visas, lance Claudia Polledri.

Sa sélection de 17 artistes parle néanmoins d’un autre Iran, « de belles images qui représentent une forme de résistance », dit-elle. C’est un survol d’un pays dont la capitale, Téhéran, a une scène culturelle très active et une centaine de galeries d’art.