Alan Belcher accompagne les derniers jours de Vie d’Ange

Abbas Akhavan, «Sept cent soixante-quatre pieds», 2018, peinture sur le toit de la galerie Vie d'Ange.
Photo: Vie d’Ange Abbas Akhavan, «Sept cent soixante-quatre pieds», 2018, peinture sur le toit de la galerie Vie d'Ange.

La galerie Vie d’Ange nous a habitués à des expositions qui entrent en résonance, par écho ou amplification, avec l’architecture brute du lieu, un ancien atelier de mécanique automobile. Celle-ci n’y fait pas exception et pour l’heure  ce sera la dernière, la bâtisse étant condamnée à une démolition prochaine par son nouveau propriétaire, une entreprise de San Francisco.

Daphné Boxer et Eli Kerr, les codirecteurs qui animent ce lieu depuis 2015, ont vite dû composer avec la nouvelle qui, sans vraiment les surprendre, est venue plus rapidement que voulu. L’ultime exposition revient au Torontois Alan Belcher avec Condo 88.9, une photo-sculpture de 1988 pour laquelle le duo a eu un coup de cœur et qu’il se promettait déjà de réserver pour la fin, a raconté Mme Boxer lors de ma visite. En supporteur de la galerie dès ses débuts, l’artiste chevronné n’a pas hésité à collaborer en proposant ici une réactivation de son œuvre, dont le sort est désormais lié à celui de la bâtisse ; elle partira avec elle en poussière au moment de sa destruction.

 
Photo: Simon Belleau Alan Belcher, «Condo 88.9», 2019.

Issue de la série Condominium amorcée à la fin des années 1980, l’œuvre se dresse dans l’espace, dessinant avec ses blocs de béton empilés une forme oblongue. Une partie de la surface présente une image imprimée sur un support découpé en lanières, la photo retravaillée de la façade des condos alors en construction du Harbourfront à Toronto. En réponse à la spéculation immobilière, l’œuvre confronte la concrétude du béton et le mirage de l’image. La très sommaire construction multiplie les ruptures formelles — entre le solide et le précaire, l’extérieur et l’intérieur, le contenu et son enveloppe —, évocatrices de rencontres discordantes, comme celle de l’ancien et du nouveau.

Spéculations

Simple, mais efficace, l’œuvre, dans ses versions antérieures montrées entre autres à New York, à Los Angeles et à Sao Paulo, tire sa pertinence en épousant sur mesure le contexte du garage, lui qui disparaîtra, comme plusieurs autres édifices dans le coin. Le secteur en mutation du « Mile-Ex », dans le jargon des agents immobiliers, est la proie de spéculations immobilières et foncières. Son visage a radicalement changé, les modestes maisons d’ouvrier et les manufactures liées à des activités économiques déchues ont fait place à des résidences à l’architecture audacieuse et aux entreprises de l’intelligence artificielle, comme la tour en construction voisine de Vie d’Ange, propriété de Microsoft.

Plus que l’édifice seul, avec qui l’œuvre partage son matériau de base, un parpaing produit à moindre coût typique de la fabrication industrielle, c’est le quartier en transformation et sa nouvelle composition sociale que l’œuvre commente. Le construit n’est rien sans ses usagers et les activités qui y ont cours. Quel milieu de vie et de travail est en train de prendre forme ? Et pour qui, alors que d’autres seront chassés ?

Dans son effort de conjuguer des réalités appartenant à des régimes aussi disjoints que le fordisme et le postfordisme, l’œuvre s’érige contre une approche voulant faire table rase du passé. Elle conforte ainsi la vision poursuivie par Vie d’Ange avec sa programmation, qui a permis à des artistes en résidence de réaliser des œuvres in situ, en dialogue avec le lieu. Abbas Akhavan est l’auteur d’un des vestiges laissés en place avec Sept cent soixante-quatre pieds (2018), qui se lit peint en lettres, en anglais, sur le toit plat du garage.

C’est la hauteur du mont Royal, sans sa croix, énonce l’artiste — faisant un clin d’œil à Pierre Ayot qui l’avait imaginée déposée au sol —, mesure chargée de sens pour l’urbanisme de la ville. Un règlement s’y appuie pour restreindre la hauteur des tours dans Ville-Marie. Mais pour combien de temps encore ? Les œuvres d’Akhavan et de Belcher sont là, elles, en sursis, période indéterminée que le duo Boxer et Kerr songe à ponctuer de projections vidéo lors de soirées, avant de se réinventer comme diffuseurs, ailleurs et autrement. 

Le 6919, rue Marconi de Jean-François Prost

À quelques pas de Vie d’Ange se trouve le lot de Jean-François Prost, un terrain sans construction, une dent creuse comme disent les urbanistes. L’artiste a fait de cette friche en partie aménagée un atelier à ciel ouvert, consacré au camping urbain, à des rassemblements festifs et même à des expérimentations en apiculture ou en aquaculture. Quand il en est devenu propriétaire il y a 19 ans, il était loin de se douter des mutations actuelles du quartier dont il s’est fait un témoin privilégié, lui qui, architecte de formation, explore la ville à travers la notion d’espace vécu chère à Henri Lefebvre. Cible des dépôts sauvages et des squatteurs, le lot est maintenant fort convoité par des acheteurs qui, par lettres, jouent parfois de sentiment. Prost ne compte pas vendre. Ce lieu invite à l’arrêt, propose l’analyse de Guillaume Éthier dans la publication Stopping. Ciudad de México (Adaptative Actions et galerie Leonard Bina Ellen), parue ce printemps et qui, avec recherche, fait principalement état d’une résidence de l’artiste à Mexico. Les arrêts (flâner, dormir, s’embrasser) sont-ils permis en ville ? Qu’est-ce qui en autorise ou en interdit l’existence ? La palissade noire qui distingue le lot rue Marconi arbore ces jours-ci les affiches tirées de cette publication.

Condemned

D’Alan Belcher, Vie d’Ange, 6820, rue Marconi, Montréal. Samedi de 13 h à 17 h, et sur rendez-vous.